Robert sans Robert

Robert sans Robert

de Bernard Sasia, Clémentine Yelnik

  • Robert sans Robert

  • France2012
  • Réalisation : Bernard Sasia, Clémentine Yelnik
  • Montage : Bernard Sasia
  • Producteur(s) : Marc Bordure
  • Production : Agat Films et Cie
  • Date de sortie : 2 octobre 2013
  • Durée : 1h30

Robert sans Robert

de Bernard Sasia, Clémentine Yelnik

Éloge de la communauté


Éloge de la communauté

Monteur attitré de Robert Guédiguian depuis trente ans, Bernard Sasia a décidé de parler de ce cinéma qu’il connaît si bien en levant le voile sur une méthode, un savoir-faire, un engagement. À partir d’extraits de nombreux films, Sasia raconte avec humilité la valeur de cette collaboration unique en son genre. Mais surtout, il donne une furieuse envie de (re)voir tous les films du réalisateur marseillais.

La place de Robert Guédiguian dans le paysage du cinéma français est unique. Auteur de dix-sept longs-métrages entre 1980 et 2011, fort d’un très gros succès public en 1997 (Marius et Jeannette, 2,65 millions d’entrées), le réalisateur a toujours affirmé une triple fidélité : celle envers sa ville, Marseille, qui n’a cessé d’être montrée sous toutes ses coutures (retenons par exemple le puissant La ville est tranquille en 2001) ; celle envers sa troupe d’acteurs, indéfectibles compagnons de routes, à la fois alter ego (Meylan, Darroussin) ou voix de la conscience (Ascaride) ; enfin, celle d’un engagement humaniste et politique qui a toujours placé le réalisateur du côté des travailleurs et des utopistes (incroyable conclusion des Neiges du Kilimandjaro en 2011). S’il n’a pas toujours commis des chefs d’œuvre (les récents Voyage en Arménie ou L’Armée du crime l’attestent), Guédiguian a toujours réussi à s’attirer un énorme capital sympathie, notamment en évitant les écueils de la bonne conscience de gauche tout en revendiquant son goût communicatif pour un cinéma bricolé en communauté. Ce qui fait la valeur de cet ensemble de films à part, c’est la tendresse sincère d’un regard bienveillant – loin des pièges que nous tendent souvent les réalisateurs démiurges et moralisateurs – envers des personnages qui portent le tragique en eux.

On ne peut que saluer l’initiative de Bernard Sasia, monteur attitré de Guédiguian depuis Dernier été en 1980, de vouloir proposer un documentaire en forme de synthèse sur un cinéma qui, s’il a souvent répété les mêmes thèmes et réemployé les mêmes figures sur trois décennies, ne s’est jamais asséché de l’intérieur. En tant qu’homme de l’ombre (Sasia confie par exemple avoir arrêté d’assister aux tournages très rapidement), on serait tenté de se demander quelle est la valeur ajoutée de son documentaire par rapport aux films mêmes. Mais on comprend très vite que la démarche n’est pas ici de compiler les moments forts mais de montrer comment la matière visuelle est ici travaillée, levant le voile sur le choix d’une écriture cinématographique qui s’effectue avant tout en salle de montage. Habile, Robert sans Robert crée des correspondances entre les figures, accompagnant des personnages qui ont vieilli en même temps que les acteurs qui les interprètent. On devine alors à quel point les interactions sont fortes entre le réel et la fiction, comment Guédiguian a utilisé le cinéma pour confronter ses convictions les plus intimes à leur représentation. Le réel, celui des travailleurs précaires et des délaissés du système politique, est au centre de chaque film. Pour autant, c’est l’art du faux qui irrigue la mise en scène et le montage, un faux raccord pouvant devenir un véritable élément de contestation du langage cinématographique.

Et puis que serait le cinéma de Guédiguian sans ces visages-écrans que le réalisateur prend un vrai plaisir à sublimer ? Jean-Pierre Darroussin et Ariane Ascaride, les fidèles de la première heure qui se sont progressivement imposer dans d’autres univers, Gérard Meylan, le charismatique infirmier qui n’a jamais succombé aux sirènes du cinéma français, et puis la nouvelle génération (Anaïs Demoustier, Grégoire Leprince-Ringuet, Julie-Marie Parmentier, etc.) qui renvoie les vieux de la vieille à leurs contradictions et à la limite de leurs engagements idéologiques. Il y a dans Robert sans Robert un vrai plaisir ludique à naviguer d’une œuvre à l’autre, à parler de la genèse d’un travail accompli toujours au service du collectif. De Marius et Jeannette à Lady Jane, le beau visage d’Ascaride est aussi changeant que le monde environnant, reflet mélancolique d’une obstination à vivre dans son bon droit. C’est toute la belle valeur du cinéma de Guédiguian : faire l’économie d’un didactisme trop démonstratif pour en revenir à un humain qui n’est jamais théorisé. Cette belle rétrospective que propose Bernard Sasia ne cesse de le rappeler.

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