Samouni Road
© Jour2fête
Samouni Road
    • Samouni Road
    • France, Italie
    •  - 
    • 2018
  • Réalisation : Stefano Savona
  • Scénario : Stefano Savona, Léa Mysius, Penelope Bortoluzzi
  • Image : Stefano Savona
  • Son : Stefano Savona, Jean Mallet, Margot Testemale
  • Montage : Luc Forveille
  • Musique : Giulia Tagliavia
  • Producteur(s) : Penelope Bortoluzzi, Marco Alessi, Cécile Lestrade
  • Production : Picofilms, Dugong Films, Alter Ego Production
  • Directeur artistique de l'animation : Simone Massi
  • Distributeur : Jour2fête
  • Date de sortie : 7 novembre 2018
  • Durée : 2h08

Samouni Road

réalisé par Stefano Savona

Il y a dans la démarche du nouveau film de Stefano Savona (Palazzo delle Aquile, Tahrir, place de la libération) un motif évident de sympathie. En s’intéressant à une famille – nombreuse – implantée depuis plusieurs générations dans la périphérie de Gaza, le documentaire travaille à sortir la représentation du peuple palestinien du carcan médiatique qui le piège trop souvent – foule de victimes anonymes vouées à la lamentation pour les uns, foyer de terrorisme pour les autres. Le clan Samouni nous est présenté en 2010, un an après un raid de l’armée israélienne dans le cadre de l’opération « Plomb durci », où plusieurs de ses membres ont été tués et la plupart des maisons et des oliviers familiaux détruits, alors que même depuis la création d’Israël ils parvenaient à vivre dans une paix relative. Cependant, les Samouni de 2010 ne sont plus dans le deuil, la nostalgie ou la rancœur (malgré une affiche anti-sioniste visible de temps à autre), mais dans la reconstruction : replanter, tirer ce qu’on peut des ruines, aller de l’avant, sans jamais s’apitoyer sur leur sort (l’un d’eux, un soir au coin de feu, compare même le marasme des Palestiniens à celui… des Égyptiens). Ainsi, la première partie de Samouni Road nous donne à apprécier un visage de ce peuple que l’on nous montre trop peu : celui de la résilience, du refus de se définir par une souffrance sempiternelle. Néanmoins, le film n’escamote pas le fait que cette résilience ne va pas de soi, qu’il s’agit d’une manière de surmonter une épreuve. C’est pourquoi il choisit de reporter à sa seconde moitié ce qui a précédé ce rassurant portrait : la vie d’avant, les préparatifs d’un mariage, et puis le raid de janvier 2009, les pertes (on apprend le nombre des victimes Samouni : vingt-neuf), les stigmates (une petite fille devra vivre avec des éclats d’obus dans le crâne) et ce qui a immédiatement suivi, le deuil, la colère, la récupération politique par le Fatah et le Hamas. Arrivé sur les lieux juste après le raid, Savona a pu filmer les Samouni en deux temps, mais pour en inverser l’ordre chronologique ; ainsi, plutôt que la famille au bonheur dévasté et attachée à se reconstruire, il dépeint d’abord une volonté de se rétablir avant de reconstituer la mémoire douloureuse avec laquelle ses sujets doivent vivre.

Les images manquantes

Cette louable démarche se heurte à un écueil. Dans la mémoire à reconstituer, il y a ce que Savona n’a pas pu filmer et qu’il faut néanmoins évoquer : le raid lui-même, et les fragments de la vie qu’il a interrompue. Sans images documentaires sur ces moments passés, le cinéaste choisit de les recréer, à l’instar de Rithy Panh et de ses figurines dans L’Image manquante. En se basant sur les souvenirs des survivants, des témoins et les résultats d’une commission d’enquête israélienne, il reconstitue les faits anciens, les visages et les lieux disparus, par le truchement de deux techniques d’animation, ces scènes se retrouvant ainsi au milieu du film, comme une charnière. La technique majoritaire consiste en une succession de dessins par grattage en noir et blanc. Les contours des personnages et des décors sont fidèlement réalistes, cependant leurs textures semblent constamment instables, en mutation, griffées de trouées d’ombre et de lumière, donnant aux images un caractère onirique assez troublant, d’autant plus que le dessin compose des plans-séquences où le point de vue tend à tourner dans l’espace autour des sujets, faisant varier leurs échelles. L’autre technique, utilisée pour reconstituer le moment où des Samouni furent pris pour cibles par des tirs aériens, s’avère plus problématique : elle consiste en des simulations 3D de points de vue de drones israéliens, où les personnages ne sont que des silhouettes blanches dans un décor gris. Si l’on comprend la nécessité de combler le déficit d’images pour soutenir la mémoire, de tels choix de mise en scène à cet effet peuvent interpeller et laisser circonspect : les pattes graphiques semblent figurer adéquatement les matières des souvenirs et des archives, cependant la question des points de vue matérialisés par l’animation, en particulier quand celle-ci place le regard du côté des engins de l’agresseur, se montre floue. Cela jette un léger voile sur une entreprise dont la finalité et la démarche globale s’avèrent pourtant salutaires – un refus de laisser les médias de masse s’accaparer la représentation du monde.

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