Sunset de László Nemes s’ouvre sur un visage, celui d’Irisz (Juli Jakab), objet de toute les attentions. Tandis que des mains de chapelières s’attèlent autour d’elle à l’embellir de somptueux couvre-chefs, la jeune femme semble toutefois ailleurs, comme accaparée par des pensées secrètes et étrangères à la réalité dans laquelle elle s’inscrit. Cette scène illustre bien le pari du film qui, tout en étant arrimé à son personnage central (à son visage, à sa nuque, à ses mouvements), n’en cherche pas moins à ménager un mystère au cœur de l’incessant tumulte des événements. Comme dans Le Fils de Saul, le cadre historique (ici, Budapest à l’orée de la Première Guerre Mondiale) vient en effet interagir avec une quête intime (les secrets du passé d’Irisz) dans une mise en scène jouant presque entièrement sur la porosité entre le premier plan – le personnage, pivot de toutes les scènes – et l’arrière-plan. L’alternance entre le flou et le net nourrit autant une dimension très concrète de la mise en scène, construite sur une série d’actions et de mouvements régis par un impératif narratif, qu’elle n’ouvre sur une indétermination de l’espace et de la temporalité, faisant de Sunset un film par instants fantastique. La bande-son, tapissée de bruissements, de chuchotements et du vacarme urbain, procède dans cette perspective d’un prosaïsme qui, par accumulation de petites notes, joue moins la carte de la reconstitution que celle de l’abstraction. Costumes et décors ne sont perçus que de manière lacunaire, pris dans le tourbillon d’une frénésie perceptive qui confine au délire et permet ainsi l’exploration d’un espace-temps déréalisé.
Si le principe est pour le moins intrigant, il pâtit toutefois d’un systématisme scénique qui constitue la limite d’une écriture surjouant sa profondeur. Tout le long du film, Irisz ne cesse de se déplacer et d’interroger des figures distillant avec parcimonie des petits bouts de vérité, à la fois suffisamment forts pour alimenter une dynamique de jeu de pistes et parcellaires pour faire tenir la note de l’énigme et du flou. On voit bien où László Nemes veut en venir : l’entre-deux permet de maintenir le spectateur dans un état d’alerte et de confusion, tout en faisant d’Irisz une figure autour de laquelle se cristallise le climat politique et social de l’époque. Reste qu’à la suspension promise par le son, le cinéaste substitue plutôt un réseau d’effets articulé autour d’une même idée assez lourde, que le film appuie dans un dernier plan superflu. Irsiz, véritable passe-muraille, ne cesse de traverser des seuils, portes et passages, pour explorer l’ensemble des strates d’un monde décadent et dépasser des limites qui s’opposent à elle – limites spatiales, mais aussi temporelles (une évasion contenue dans une ellipse inexpliquée) et identitaires (elle finit par s’affranchir de son genre). Sunset témoigne en cela des contradictions d’un cinéma manifestement nourri par la modernité, mais dont le désir de mystère et de suspension de la signification bute sur les contours d’une armature rigide, qui inscrit toujours le film dans l’horizon d’une stratégie discursive on ne peut plus lisible.