Orphelin s’ouvre et se referme sur deux plans très composés. Le premier, filmé depuis la cachette d’un enfant, est déformé par un buisson n’offrant qu’une vision partielle de l’espace, sans que l’on sache précisément si le point de vue dont il témoigne est celui d’un personnage voyeuriste ou apeuré. Le dernier, de prime abord lui aussi sibyllin, révèle finalement une visée discursive plus grossière : sur une grande roue filmée de loin, des guirlandes lumineuses figurent une étoile jaune, symbole que le cinéaste s’empresse de souligner par un changement de point le faisant ressortir grâce au flou. Entre ces deux images, l’une indécise, l’autre appuyée, le film parachève la mutation de László Nemes en auteur au trait empesé. On y suit Andor (Bojtorján Barabas, sorte de River Phoenix hongrois), un adolescent juif qui n’a pas connu l’homme qu’on lui présente comme son père, déporté pendant la guerre. Quelques mois après l’insurrection de 1956, le garçon fait les quatre cents coups dans la capitale hongroise avec son amie Sári (Elíz Szabó), avant que ne surgisse dans sa vie l’imposant Berend (Grégory Gadebois en grand méchant loup), l’homme qui a caché sa mère pendant la guerre, tout en abusant d’elle. Il est le vrai père de l’enfant, ce qu’Andor ne peut pas accepter.
Le film déplie à partir de là un récit dont la mise en scène tape-à‑l’œil ne parvient pas à masquer le fond académique. Le père de substitution, après s’être imposé au sein du foyer, devient évidemment de plus en plus violent et cruel, au point qu’Andor décide de sauver sa mère de ses griffes. Nemes illustre ce scénario par d’amples mouvements de caméra aussi gratuits que fastueux et multiplie les scènes explicatives où le garçon s’adresse à la chaudière de son immeuble comme s’il s’agissait du fantôme de son père d’élection. L’objet du transfert affectif est certes étrange (on imagine que le garçon a choisi la chaudière pour sa chaleur), mais ces séquences, loin d’instiller le trouble, permettent surtout de verbaliser les sentiments déjà transparents du personnage, qui débite des banalités telles que « c’est toi mon père, pas lui ». Dans Orphelin, tout passe par le dialogue, comme si Nemes ne faisait pas confiance aux capacités du spectateur, alors même que ses deux premiers films reposaient sur la tension avec le hors-champ. Il n’y a plus qu’à attendre que les éléments se mettent en place et que les personnages soient condamnés par un arbitraire narratif. Le pistolet découvert au début du film par Sári et Andor ne manquera pas ainsi de revenir dans le récit pour faire advenir le drame. Au-delà de cette mécanique ne restent que des fragments des anciennes promesses du cinéaste, telles les ombres dévorantes des ruelles de Budapest filmées en 35 mm. Il faudra s’en contenter en attendant de voir comment le cinéaste se sort de son biopic sur Jean Moulin (avec Gilles Lellouche dans le rôle-titre), que l’on devrait prochainement découvrir.