The Beta Test commence à la manière d’un thriller : dans un appartement californien, une femme compose le 911 pour signaler une dispute conjugale. Elle rejoint ensuite son compagnon à table et partage avec lui un début de dîner glacial avant de recevoir plusieurs coups de couteau et de passer par-dessus le balcon. De cette scène de meurtre, il ne sera presque plus question ensuite, sauf à titre très anecdotique : une fois que Jim Cummings apparaît à l’écran, le film se mue en dark comedy et repose essentiellement sur la performance de son acteur-réalisateur, qui livre un étrange show, entre narcissisme et masochisme. Cummings joue le rôle de Jordan Hines, un cadre d’entreprise travaillant dans l’industrie du spectacle à Los Angeles. Dans le Hollywood d’après Harvey Weinstein, Hines incarne une continuité pathétique : en lui se cristallisent les codes d’un vieux monde dont #MeToo a précipité la chute (il se permet par exemple de tyranniser l’une de ses assistantes). Loin d’avoir « déconstruit sa masculinité », Hines apparaît dès lors comme un héros viril anachronique – et vaguement comique par le décalage qu’il marque avec son époque : ses modèles pourraient être Jordan Belfort du Loup de Wall Street et Patrick Bateman d’American Psycho, soit deux incarnations plus ou moins monstrueuses du capitalisme.
Reconsidérer ce que fut, à une époque pas si lointaine, le modèle viril de la réussite sociale dans le cinéma américain[1]On pense par exemple au rôle emblématique de Michael Douglas dans Wall Street d’Oliver Stone (1987). est un beau projet satirique, que Cummings ne parvient toutefois pas à honorer pleinement. Le principal geste narratif de son film, on l’a dit, consiste à mettre en scène ses performances dans des sketchs écrits sur mesure (ce qu’il faisait déjà dans Thunder Road) ; il lui faut pour cela un plateau, un public et une certaine frontalité dans la mise en scène. Ces trois éléments sont réunis dans une scène en forme de climax : dans un parking souterrain, Hines tombe le masque et révèle à sa fiancée (Virginia Newcomb) le mensonge sur lequel repose toute son existence. Drôle de sketch, peut-être moins destiné à mettre à nu le personnage (sa tirade est scandée par la formule « Let’s be honest ») qu’à révéler la comédie d’un acteur – Cummings – jouant le jeu hollywoodien de l’honnêteté dans le monde faussement transparent de l’après-#MeToo. Tout l’intérêt de The Beta Test – film certes limité, mais un peu moins anecdotique que les deux précédents de Cummings – réside dans ce portrait en creux d’un système (Hollywood) qui n’a pas tant changé malgré les garanties de moralité qu’il nous offre sans cesse. Avec Cummings, le cinéma américain aurait ainsi trouvé sa bête noire : un acteur improbable, roulant des yeux comme Jim Carrey à sa grande époque, gesticulant de façon embarrassante, changeant sans cesse de registre comme pour retourner sa comédie contre le monde et transfigurer celui-ci en spectacle. Le procédé est certes vieux comme Shakespeare, mais il fonctionne au moins le temps d’une scène. Pour le reste – le sens de l’observation sociale, la finesse du trait satirique, le rythme comique – il faudra encore attendre un peu.
Notes
| ↑1 | On pense par exemple au rôle emblématique de Michael Douglas dans Wall Street d’Oliver Stone (1987). |
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