© Les Films du Camélia
Things We Said Today

Things We Said Today

de Andrei Ujică

  • Things We Said Today

  • Roumanie, France 2024
  • Réalisation : Andrei Ujică
  • Scénario : Andrei Ujicā
  • de : Andrei Ujicā
  • Son : Dana Bunescu
  • Montage : Dana Bunescu
  • Producteur(s) : Anamaria Antoci, Ronald Chammah
  • Distributeur : Les Films du Camélia
  • Date de sortie : 24 septembre 2025
  • Durée : 1h26

Things We Said Today

de Andrei Ujică

Twist and shout


Twist and shout

New York, 13 août 1965, les Beatles descendent sur le tarmac de l’aéroport JFK. Le vrombissement de l’avion remplace les habituels hurlements de la foule venue accueillir ses idoles, et masque la voix du jeune Paul McCartney lorsqu’un journaliste lui demande de saluer le public américain. Que ce bruit assourdissant soit un enregistrement original ou qu’il ait été recréé en postproduction importe au fond peu : il instaure d’emblée une certaine distance vis-à-vis de l’euphorie sonore à laquelle les images du groupe nous ont habitués. Cette arrivée sur le sol américain n’est en effet qu’un point de départ, dont Things We Said Today n’aura de cesse de s’éloigner. Car après leur conférence de presse tumultueuse au Warwick Hotel, les quatre musiciens disparaissent totalement des images. Le récit est alors pris en charge par les voix off, mais aussi par les corps animés et incrustés à même l’archive de deux jeunes témoins ayant réellement vécu l’attente du célèbre concert donné le 15 août au Shea Stadium : Geoffrey O’Brien, fils du disc-jockey Joe O’Brien, et Judith Kristen, une adolescente prise dans la « Beatlemania ». Alors que les préoccupations des deux adolescents tournent essentiellement autour du groupe, les images d’archives illustrant leurs pérégrinations dévoilent bien d’autres aspects de la vie new-yorkaise. Comme dans ses trois films précédents, Andrei Ujicā travaille ici à partir d’un grand nombre de matériaux de provenances diverses, tournés dans un laps de temps resserré : les quelques jours scellant la chute du régime de Nicolas Ceausescu dans Videogramme einer Revolution (1992, coréalisé avec Harun Farocki), ou la vie des cosmonautes soviétiques de la station Mir entre mai 1991 et mars 1992 pour Out of the Present (1997). De la présence des Beatles sur le sol américain le temps d’un week-end, le cinéaste roumain extrait des images moins officielles, tirées de la presse locale ou de films amateurs – manière de proposer une re-vision de l’Histoire, débusquée dans les interstices du récit collectif.

En convoquant les écrits personnels d’O’Brien, futur journaliste, le cinéaste établit un lien subtil entre ses déambulations citadines et les images remontées au présent de sa narration. Les apparitions crayonnées du jeune homme le font glisser dans les rues new-yorkaises, entre les passants de Central Park, des grandes avenues ou dans un taxi en direction de Harlem. Bientôt, les Beatles sont réduits à d’incessants jingles publicitaires de WMCA émanant des autoradios. Et Geoffrey de clamer, en entendant la voix de son père présenter le programme spécial qui leur est consacré, « it’s the sound of the world as it happens », donnant le sentiment qu’à ses yeux la musique des Beatles importe moins que le phénomène médiatique qu’ils incarnent. Cet enjeu est formalisé dès les premières séquences, où la sélection d’archives radiophoniques s’extasiant sur la venue du groupe ne comporte jamais une seule note de leur musique. La diffusion du « Roll Over Beethoven » de Chuck Berry, et non de sa célèbre reprise par George Harrison, replace en outre l’histoire du groupe dans celle, plus vaste, de la musique populaire et de son influence sur la société américaine. Mais au fur et à mesure de son errance new-yorkaise, le corps de Geoffrey s’inscrit aussi dans d’autres actualités. Les groupies interviewées devant le Warwick Hotel laissent place aux Afro-Américains de Harlem, révoltés par les violences policières qui sévissent dans les quartiers noirs de Los Angeles. Les réflexions innocentes de Geoffrey côtoient les images des émeutes de Watts, aperçues sur le téléviseur d’un bar du coin ; c’est comme si Ujicā, en greffant ce corps griffonné aux images du passé, cherchait à prendre le pouls d’une époque. La trajectoire de ces adolescents obnubilés par les Beatles en vient ainsi, paradoxalement, à porter l’émergence d’un regard décentré, tourné vers les marges de « l’évènement ».

Néanmoins le dispositif ne fait pas montre de la même finesse lorsque, dans la deuxième partie, Judith Kristen raconte son arrivée à New York le jour du concert. Son double animé, caméra à la main, est affublé du rôle de réalisatrice des films amateurs réemployés par Ujicā. La couleur du Super 8, la sonorisation des archives et l’omniprésence de la voix off sont autant d’artifices réduisant la part poétique des moments de narration par l’image. À l’échelle du film, la récurrence de la voix off alourdit souvent le sens du montage. Ainsi de cette strate supplémentaire évitable : la lecture d’écrits poétiques d’Andrei Ujicā par les deux protagonistes, qui parasite la lisibilité de l’ensemble. Le « son de l’époque » est pourtant déjà là, dans les images d’un club où des New-Yorkais noirs et blancs dansent le twist à perdre haleine. Ces archives montrent bien comment la musique lie les individus entraperçus dans le documentaire, entre ceux qui attendent les Beatles au pied de leur hôtel, ceux qui écoutent la radio le matin ou dansent le rock toute la nuit, et d’autres encore qui manifestent pour les droits civiques, se rebellent, « twist and shout » – bougent et crient.

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