Dès son premier long-métrage en qualité de réalisateur, Il y a longtemps que je t’aime et son dénouement plus que douteux autour de la justification d’un infanticide, Philippe Claudel a prouvé qu’il ne reculait devant aucune astuce de scénario pour mettre le spectateur dans sa poche. Si avec Une enfance, son quatrième film, il revendique un tournant dans sa carrière en s’éloignant des drames intimistes bourgeois qui ont fait sa renommée, il ne faut pas chercher bien loin pour voir dans son intérêt soudain pour le social une belle tendance à l’opportunisme. Comme avant lui La Tête haute d’Emmanuelle Bercot ou encore Une mère de Christine Carrière, Une enfance s’inspire de la réussite du Gamin au vélo en le mixant au grand fourre-tout sociologique de Polisse dans le but de susciter l’apitoiement – pour ne pas dire l’indignation – du public en exposant la misère sociale et intellectuelle qui sévirait dans nos quartiers populaires, là où les enfants seraient les sacrifiés de la République à cause de l’inconséquence morale de leurs parents. Mais de ses modèles (les frères Dardenne ou Ken Loach), Philippe Claudel ne semble avoir retenu que ce qui constitue parfois la limite de leur cinéma. Le manichéisme est l’ingrédient magique des scénaristes en manque d’inspiration, convaincus de nous parler des « vrais gens » quand ils ne font que trahir la petitesse de leur regard. Du début à la fin, Une enfance n’en est que la triste démonstration, même si le réalisateur se défend un peu partout de tout exotisme sociologique, lui qui a grandi dans la ville où il a tourné son film (Dombasle-sur-Meurthe) et qui aurait donc toute la légitimité pour nous parler de ceux qui y vivent.
Le droit au rêve
Parmi eux, Jimmy, un garçon de treize ans, vit avec son petit frère espiègle, sa mère fraîchement sortie de cure de désintoxication et son détestable nouveau petit copain. Faible à l’école, l’adolescent fait néanmoins preuve d’une certaine maturité pour gérer le quotidien : il s’occupe de son petit frère, fait les courses pour la famille, surveille le budget. Bref, un gamin trop rapidement obligé de prendre de lourdes responsabilités alors qu’il n’aspirerait qu’à vivre le grand mythe de l’insouciance de l’enfance. Et pour nous apitoyer sur le sort du brave garçon, Philippe Claudel n’y va pas de main morte pour opposer à coups de champs / contrechamps deux mondes figés par tout un ensemble de déterminismes sociaux bien pratiques pour justifier les paresses du scénario. À l’extérieur de la maison familiale, là où les couleurs sont vives et les plans baignés de soleil, Jimmy se prend d’affection pour un chaton blanc, côtoie un instituteur bienveillant, s’attire la sympathie d’une jolie copine de classe qui l’invite à fêter son anniversaire dans sa belle maison bourgeoise, ou peut encore compter sur une grand-mère aimante qui l’emmènerait bien en vacances si elle le pouvait. Une fois rentré à la maison, là où tout devient subitement grisâtre, le jeune garçon doit composer avec sa mère borderline et son compagnon qui cumule à peu près toutes les tares : paresseux, voleur, facho, violent, toxico, il finit même par contraindre sa petite amie à se prostituer pour gagner un peu d’argent. Autant dire que les perspectives d’un avenir radieux sont quasi-inexistantes, ce qui conduira Jimmy à dire devant toute sa classe qu’il « ne rêve pas » quand son instituteur le questionne à ce sujet. Bref, Philippe Claudel pense aux sous-titres explicatifs pour les spectateurs qui seraient un peu trop longs à la détente. On le remercie.
Mépris de classe
Au cas où on n’aurait pas tout à fait compris où on mettait les pieds, le réalisateur ne lésine donc sur aucun marqueur social. Des prénoms des enfants (Philippe Claudel a dû lire l’article du Monde consacré au pourcentage de chances de décrocher une mention au Bac selon le prénom donné à l’enfant) aux mots sur lesquels les personnages butent ostensiblement (les Balkans, les synonymes, etc.), le film ne cesse de se complaire à mettre en scène l’incapacité des personnages à se libérer du fatalisme auquel les condamne leur classe sociale. Il ne manque plus que le dentier de Sara Forestier dans La Tête haute pour que le tableau soit complet. Ne pouvant s’empêcher de les ausculter avec une bonne dose de condescendance, Philippe Claudel ne résiste pas à la tentation de filmer la mère de Jimmy et son compagnon avec un dégoût manifeste, notamment lors d’une étrange scène d’orgie totalement gratuite qui en dit long sur la considération portée aux personnages. C’est que la caméra ne parvient jamais à attraper quoique ce soit, même les petits bonheurs fugaces vécus par Jimmy auxquels le réalisateur ne s’intéresse que pour faire vibrer la corde sensible de son film. Pour le reste, la mise en scène se vautre dans des clichés à haute valeur symbolique (au secours la scène du papillon) qui trahissent l’insupportable suffisance avec laquelle Claudel traite son sujet. Il ne suffit pas de rajouter « une » devant l’enfance du titre pour nous faire croire qu’il y a ici le moindre soupçon d’humilité.