Vil Romance

Vil Romance

de José Celestino Campusano

  • Vil Romance

  • Argentine2008
  • Réalisation : José Celestino Campusano
  • Scénario : José Celestino Campusano
  • Image : Leonardo Padín
  • Montage : Leonardo Padín
  • Musique : Juan Manuel Colombo
  • Producteur(s) : José Celestino Campusano, Pedro Campusano, Juan D. Padín, Leonardo Padín
  • Production : Cinebruto
  • Interprétation : Nehuén Zapata (Roberto), Oscar Génova (Raúl), Marisa Pajaro (Alejandra), Javier de La Vega (César), Olga Perez (la mère)...
  • Distributeur : Épicentre Films
  • Date de sortie : 25 novembre 2009
  • Durée : 1h50

Vil Romance

de José Celestino Campusano

« Cinebruto »


« Cinebruto »

On croyait avoir tout vu, ou presque, de la « vague argentine », entre cinéastes aujourd’hui confirmés, comme Lucrecia Martel (La Ciénaga, La Niña Santa, La Femme sans tête), ou jeunes pousses déjà plus que prometteuses telles Pablo Fendrik (L’Assaillant, La Sangre Brota) ou Rodrigo Moreno (El Custodio). C’était sans compter sur José Celestino Campusano, réalisateur téméraire et sans concession qui centre son regard sur des figures de la marginalité.

« Cinebruto », voici ce qui s’inscrit à l’écran au générique. Il s’agit de la maison de production de Vil Romance, ce pourrait aussi être le qualificatif du genre cinématographique pratiqué par José Celestino Campusano : un cinéma brut de décoffrage. Le réalisateur est un habitué des bas-fonds, ceci passant aussi bien par l’écriture, un recueil de nouvelles Argentine Marginal Mythology (1995), que par le cinéma documentaire, notamment dans Ferrocentauros qui suit les motards des barrios populeux de Buenos Aires.

La démarche renvoie évidemment à celle de Pier Paolo Pasolini qui avait comme objet de fascination le petit peuple de la banlieue romaine, auquel il consacra ouvrages (Les Ragazzi, Promenades romaines) et, bien sûr, films, à commencer par son premier long-métrage, Accattone. Comme Franco Citti pour interpréter Accattone, José Celestino Campusano s’entoure de comédiens amateurs (signalons toutefois que Pasolini, dès son premier film, faisait intervenir également des professionnels), pour « ne laisser la parole qu’à ceux qui vivent en intime ce qu’ils disent dans le film » précise-t-il. Il ne s’agit pas de jouer, mais de rejouer, ceci ayant pour objectif d’arracher à la fiction une forme de vérité dans la charge dramatique. Voici donc Roberto (Nehuén Zapata), jeune homme désœuvré qui flâne et tient les murs du quartier. Dans une de ses pérégrinations, il tombe sur Raúl (Oscar Génova), viril et de cuir vêtu, la crinière poivre et sel de la quarantaine bien entamée. Tombé de son véhicule comme certains anges du Ciel, c’est un motard déchu. On verra d’ailleurs furtivement son engin croupissant dans son garage. Roberto atterrit manu militari dans la chambre de ce dernier, pour une sodomie bien peu tendre. Vil Romance, quel beau titre, est lancé.

Semble-t-il habitué aux passades inconséquentes, Roberto s’attache cette fois à ce mauvais (presque vieux) garçon. Il s’installe rapidement chez lui. Une vie de couple émerge, Raúl rencontre même sa « belle-famille », la mère et la sœur de Roberto. Mais le réalisateur inscrit la vilenie de cette histoire d’amour sans jamais laisser planer le doute qu’elle pourrait se transformer en un fleuve tranquille bordé d’un tapis de fleurs. Les zones d’ombres sont nombreuses, notamment les absences de Raúl – il vend des armes à feu sous le manteau et est le père de deux fillettes. Les rapports sexuels sont brutaux et unilatéraux, ce dernier n’accepte pas d’être passif et reste en fait marqué par une sorte de conviction hétérosexuelle. Ceci conduisant le jeune homme à aller voir ailleurs, pour son plus grand plaisir sexuel, et pour le plus grand malheur de cet amant espagnol.

Vil Romance est ainsi la trajectoire d’êtres dévastés, par la vie et l’amour, qui s’enfoncent vers la tragédie. Les gesticulations pour l’éviter semblent accélérer un courant invisible conduisant vers l’issue fatale. Il y a bien quelques réserves qui se situent dans la fragilité de certaines scènes, particulièrement le jeu des comédiens et le rythme de la mise en scène. Sur ce dernier point, c’est aussi le revers de la médaille, tant le cinéaste prend des libertés avec les canons de la grammaire cinématographique, ce qui renvoie d’ailleurs, à nouveau, vers certains films de Pasolini, L’Évangile selon Saint Matthieu notamment, à propos duquel certains esthètes crièrent au scandale et à l’amateurisme. Ce qu’on apprécie par ailleurs, c’est la capacité de la fiction à prendre place au sein d’un réel non contrôlé, on sent un goût et un talent pour la captation de ce qui advient, notamment par la manière qu’a la caméra de suivre et d’accompagner les corps des personnages, mais aussi en s’intéressant à la périphérie de la fiction. Un tel regard vers les laissés-pour-compte pourrait susciter un certain malaise, mais l’empathie, plutôt que la condescendance ou la fascination exotique, et la conviction très visiblement non feintes du cinéaste rendent caduc ce péché rencontré par bien des films. José Celestino Campusano est une tête brûlée qui force le respect et mérite largement la curiosité du cinéphile.

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