Comment se vit la cinéphilie de l’autre côté de l’Atlantique ? Chaque mois, « Portraits d’Amérique » part à la rencontre d’un·e programmateur·rice, curateur·rice, cinéaste, etc., qui nous parle de sa pratique. Ce mois-ci : Brian Meacham, responsable des archives cinématographiques de l’université de Yale.
Quel a été votre premier contact avec le cinéma ?
J’ai grandi à Anchorage, en Alaska, très loin de New York. Mes parents n’étaient pas de grands cinéphiles, mais je me souviens qu’on a acheté notre premier magnétoscope au milieu des années 1980 et qu’on a commencé à louer des films. J’avais deux ans lorsque Star Wars est sorti. Je l’ai probablement vu plus tard, lors d’une ressortie. C’est mon premier souvenir de cinéma en salle : j’avais très peur, je suis sorti avec ma mère dans les premières minutes, à cause de Dark Vador. Au lycée, j’ai commencé à m’intéresser à d’autres types de films. On avait deux grands vidéoclubs et une petite salle d’art et essai dans un centre commercial. C’est là que j’ai vu Casablanca, mes premiers films restaurés, sans vraiment savoir ce que cela signifiait, et aussi mes premiers films étrangers. J’ai vu Delicatessen trois fois, j’adorais ce film. C’est là que j’ai commencé à trouver ma voie, à m’éloigner des blockbusters pour chercher des films indépendants ou étrangers.
À l’université, j’ai découvert qu’on pouvait étudier le cinéma. J’ai pris un cours dès mon premier semestre, et j’ai adoré : regarder des films, en parler, y réfléchir… J’ai suivi autant d’enseignements que possible, dont un de réalisation. Mais à la fin de mes études, j’ai compris que je n’étais pas très bon pour faire des films et que je ne me voyais pas non plus faire un doctorat. Je voulais simplement en voir toujours plus. Après quelques emplois divers, je suis retourné à l’université pour un master en sciences de l’information, en archivistique. Et progressivement, j’ai fait le lien : il existait des archives de films. C’est là que tout s’est aligné.
J’ai lu sur le site de Yale que votre travail était décrit comme celui d’un « détective du cinéma ». À quoi ressemble votre quotidien ?
L’aspect « détective » est probablement ce que je préfère, même s’il est moins présent aujourd’hui. Quand je suis arrivé à Yale en 2013, je cherchais partout des films qui n’avaient pas encore trouvé de lieu de conservation. Nous sommes un centre d’archives relativement jeune, donc il s’agissait de repérer ce qui n’avait pas encore été pris en charge. Cela passait par des recherches dans des journaux anciens, trouver des traces de projections, puis retrouver les personnes concernées. Parfois, on me disait : « Oui, j’ai encore ce film. Il est dans une boîte à chaussures, je ne sais pas quoi en faire. » C’est là qu’on intervenait. Je suis allé dans des granges ou des maisons pour récupérer des bobines dans des endroits improbables. J’adore ça. On dit souvent que la pellicule est fragile, mais elle est en réalité très résistante, tant qu’elle n’est pas soumise à des conditions extrêmes.
Aujourd’hui, c’est moins le cœur de mon travail, qui s’organise autour de quatre axes : la constitution des collections, la préservation, la programmation publique et la création de nouvelles copies. Nous produisons aussi des copies 35 mm de films, généralement connus, comme ceux d’Hitchcock, de Scorsese ou de Kubrick, pour enrichir la collection. Mais il ne reste que deux laboratoires aux États-Unis capables de faire du tirage photochimique complet : nous travaillons donc un peu contre la montre.
Dans cette quête de films perdus, y a‑t-il un projet qui vous a particulièrement marqué ?
En 2009, je suis allé en Nouvelle-Zélande en vacances et j’ai demandé à visiter les archives. Lorsque j’ai aussi demandé s’ils avaient des films américains, cette question a déclenché un processus qui a permis de rapatrier des dizaines de films muets qui étaient considérés comme perdus. Il y avait un film de John Ford, d’autres films connus, et beaucoup de choses plus obscures. La presse a raconté ça comme si j’avais « découvert » ces films, façon Indiana Jones. Ce n’est pas vrai. Tout ce que j’ai fait, c’est poser une question. Les archives les avaient conservés depuis des années. C’était une question de timing et de bonnes personnes au bon moment.
Vous avez participé à la restauration de From Another Place de Sedat Pakay. Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur ce film ?
Frank Mouris est l’une des premières personnes que j’ai rencontrées dans le milieu, après mon arrivée à Yale. Je connaissais son travail, il a gagné un Oscar pour Frank Film. Je l’ai rencontré à un événement à New York et il m’a confié qu’il avait encore ses films étudiants. Je suis allé les récupérer chez lui, dans la vallée de l’Hudson. Il m’a alors parlé de Sadat Pakay, un photographe et cinéaste qui avait fait un film sur James Baldwin. Pakay est décédé avant que je commence le projet, mais sa veuve m’a permis de récupérer les éléments pour la restauration. Je me souviens d’une grange, des toiles d’araignée et de son inquiétude quant à l’état des films, qui étaient en réalité plutôt bien conservés. Il a un œil incroyable, c’est aussi un grand photographe. James Baldwin est très photogénique, Istanbul dans les années 1970 aussi… tout contribue à la beauté du film. On l’a restauré entièrement en analogique – de pellicule à pellicule –, puis créé une version numérique. Ce qui est étrange, c’est qu’il avait fait des copies des rushes, pas seulement les négatifs ; j’ai donc pu les monter assez facilement. Il y avait peu de son synchrone, mais j’ai utilisé d’autres enregistrements audio (des interviews et des bandes) pour créer un montage d’environ dix minutes. C’était mon premier travail de montage. Et ça m’a donné envie de continuer. Depuis, j’ai fait trois films de collage.
Vous travaillez dans le milieu universitaire : quel rapport les étudiants d’aujourd’hui entretiennent-ils avec l’histoire du cinéma et les archives ? Pour une génération qui a grandi dans un environnement essentiellement numérique, la matérialité du film a‑t-elle encore du sens ?
La première année où j’ai enseigné, en 2016, on n’avait pas beaucoup d’étudiant·es de premier cycle dans les projections publiques. J’avais surtout des doctorant·es en études cinématographiques, et peut-être un ou deux étudiant·es de licence intéressé·es. Et aujourd’hui, dix ans plus tard, iels sont beaucoup plus nombreux·ses. On retrouve beaucoup de jeunes de dix-neuf, vingt, vingt-un ans dans les salles.
Je pense que, surtout après le COVID, il y a eu un énorme regain d’intérêt pour le visionnage des films en salle, ensemble, dans le noir, sans distraction et sur pellicule. Certains développent un véritable engouement pour la matérialité du film : j’ai en ce moment deux étudiant·es qui vont même poursuivre des études en conservation. Pour moi, c’est incroyable ; je n’avais même pas conscience que cette discipline existait quand j’avais leur âge !
Ce que j’aime beaucoup dans le contexte universitaire, c’est que comme je n’ai pas d’équipe permanente, j’ai besoin d’eux. Donc, je trouve des étudiant·es qui sont curieux, parfois déjà dotés d’un peu d’expérience, et je leur apprends à manipuler et à inspecter les films. Iels viennent travailler quelques heures par semaine. Certain·es écrivent leurs mémoires sur des films de la collection, d’autres veulent continuer dans ce domaine. Ce qui est frappant, c’est que beaucoup d’entre eux n’ont jamais vu de film sur pellicule. Je faisais avant un petit exercice, que j’ai arrêté parce que ça devenait un peu agaçant, je demandais : « Qui n’a jamais vu ce film ? » Et la plupart levaient la main, même pour The Conversation, Chinatown, The Godfather. Mais ce n’était pas pour les culpabiliser ! C’était plutôt pour leur dire : vous êtes au bon endroit. Vous allez découvrir ce film dans les meilleures conditions possibles, et ça va vous marquer.
Comment votre travail influence-t-il votre rapport au cinéma contemporain et à votre cinéphilie ?
Quelqu’un m’a récemment demandé quels films j’attendais cette année. Je n’en avais aucune idée. J’ai deux filles de treize et quinze ans, donc ça me tient un peu au courant de certaines choses. Mais si je vois parfois des films récents, la grande majorité de ce que je regarde, ce sont des films de patrimoine. Il y a une citation attribuée à Peter Bogdanovich : « Il n’y a pas de vieux films, seulement des films que vous n’avez pas encore vus. » Je ne considère pas ces films comme anciens ; c’’est juste que je ne les avais pas encore vus. Je prends beaucoup de plaisir à découvrir ces films et à les situer dans une sorte de grande cartographie du cinéma. Voir les connexions, les débuts, les fins de carrière, les influences… Et il y a encore tellement de choses que je ne connais pas.
En ce moment, je regarde beaucoup de films des années 1970. C’est presque un projet sans fin. Je me fixe souvent des thèmes pour m’aider à choisir quoi regarder. Par exemple, j’ai passé deux mois à ne voir que du cinéma australien. Pendant le COVID, j’ai regardé environ 300 films des années 1980, pour me replonger dans mon enfance.
Regarder autant de films nourrit-il votre enthousiasme ou peut-il devenir une contrainte ?
Non, ça nourrit complètement mon enthousiasme. Le seul inconvénient est personnel : je tiens un journal manuscrit de tous les films que je vois depuis mes vingt ans. J’ai des volumes entiers de carnets… Et maintenant, je suis constamment en retard. Mes notes deviennent de plus en plus courtes, plus superficielles. Mais ça reste important pour moi, pour digérer les films. Et surtout, chaque film donne envie d’en voir d’autres. C’est sans fin.
Je dirais que l’enjeu principal pour moi est de continuer à voir les films au cinéma et en pellicule. J’étais récemment à Paris et je me suis demandé quelles salles projettent encore en 35mm. Contrairement à New York, ce n’est pas toujours indiqué et il faut parfois se rendre sur place pour le savoir ! Mais regarder un film dans une salle parisienne… c’est une expérience incroyable. Entrer à la dernière minute, s’asseoir, voir le film commencer… c’est l’un des grands plaisirs de la vie pour moi.