Comment se vit la cinéphilie de l’autre côté de l’Atlantique ? Chaque mois, « Portraits d’Amérique » part à la rencontre d’un·e programmateur·rice, curateur·rice, cinéaste, etc., qui nous parle de sa pratique. Ce mois-ci : Yasmina Tawil, jeune autrice et curatrice spécialiste du cinéma arabe. Ancienne directrice de la programmation de l’Arab Film and Media Institute (AFMI), elle est aujourd’hui programmatrice à la Brooklyn Academy of Music (BAM).
Qu’est-ce qui vous a menée au cinéma arabe ?
Le cinéma arabe a toujours fait partie de ma vie, avant même que j’en prenne conscience. Mes parents sont arabes ; ma mère est libanaise d’origine égyptienne, mon père est syrien et suisse. Et deux films tournaient en boucle chez moi : Caramel de Nadine Labaki et West Beirut de Ziad Doueiri. Au moment de terminer mes études en 2015, je faisais déjà du bénévolat pour l’Arab Film and Media Institute, où j’ai découvert le cinéma arabe. C’était un prolongement naturel de mon héritage, de mon intérêt pour l’art et de mes convictions politiques, d’autant plus que très peu de films arabes reçoivent une réelle visibilité aux États-Unis. En parallèle, mon premier vrai poste, chez Oscilloscope Laboratories, m’a appris le fonctionnement de l’industrie indépendante et l’importance de soutenir des œuvres nouvelles, internationales ou fragiles. L’ensemble de ces expériences a façonné ma vision et mes priorités. Je savais que je voulais aider des films importants à être vus.
Si je comprends bien, votre expertise dans le cinéma arabe s’est surtout construite en dehors de l’université. Quelle place occupait l’enseignement de ce cinéma dans les années 2010 aux États-Unis ?
Oui, ça s’est construit surtout à côté, dans ma vie professionnelle et personnelle. À ma connaissance, il n’y avait aucun cours sur le cinéma du Moyen-Orient à l’Université de Boston à ce moment-là. On ne parlait jamais des films arabes, iraniens ou africains ; dans tous les cours que j’ai suivis, on ne parlait que de cinéma occidental. Avec le recul, cette absence est frappante.
Cela fait maintenant une dizaine d’années que vous travaillez dans cette industrie. Quel est selon vous le plus grand défi lorsqu’on programme du cinéma arabe à New York ?
Sans hésitation, l’accès aux films, qui reste difficile même pour ceux qui tournent en festival. Des copies disparaissent ou sont égarées, parfois les DCP dorment pendant des années sans être vérifiés et on ne sait même plus qui détient les droits. Beaucoup de films sont pratiquement perdus, même ceux qui datent d’il y a dix ou quinze ans. Le cas le plus frappant est sans doute Anyaab (Fangs) de Mohamed Shebl, un remake égyptien génial des années 1980 du Rocky Horror Picture Show, qui connaît une petite résurgence en ligne depuis quelques années. On en trouve une copie tirée d’une diffusion sur la chaîne Melody Aflam, conservée sur internet, mais la situation des droits est totalement opaque depuis la mort du réalisateur. Après des années de recherches, rien n’a été retrouvé. Récemment, quelqu’un au Liban a déniché une Betamax de la diffusion télévisée égyptienne originale et cette numérisation constitue aujourd’hui la meilleure version disponible. Sans distributeur américain, il est souvent difficile de joindre les ayants droit internationaux et les coûts peuvent être très élevés, notamment lorsqu’il n’existe qu’une copie physique, chère et parfois risquée à expédier. Sur le plan de la curation, le fait même de visionner certains films pour confirmer leur existence peut devenir un défi. Je m’appuie donc beaucoup sur les livres consacrés au cinéma arabe, souvent plus fiables et plus riches que les recherches en ligne, en particulier pour des films plus anciens.
Côté public, l’intérêt grandit. Les gens veulent comprendre ce qui se passe politiquement, d’autant plus avec la situation en ce moment en Palestine, au Liban, en Syrie, au Yémen, au Soudan… Le cinéma devient un point d’entrée. Des distributeurs comme Watermelon Pictures font un travail essentiel en ressortant des films qui n’ont jamais eu de sortie américaine, comme It Must Be Heaven d’Elia Suleiman ou Wajib d’Annemarie Jacir, quasi impossibles à voir légalement pendant des années. Je leur en suis éternellement reconnaissante.
Parlons de Cinema Arabiyya, votre série de films arabes au cinéma Nighthawk. Comment est-elle née ? Et comment décririez-vous le regard cinéphile américain sur le cinéma arabe ?
J’ai créé Cinema Arabiyya quand j’étais encore à l’AFMI, parce que je voulais apporter quelque chose de plus personnel, plus ouvert à l’avant-garde ou aux réalisateur·rices peu connu·es. Je souhaitais montrer des films négligés ou introuvables. Certains films que j’ai programmés, comme It Must Be Heaven ou Wajib, sont très connus et aimés dans le monde arabe, mais restent rares, voire inaccessibles aux États-Unis tandis que d’autres n’ont été projetés qu’une ou deux fois dans un grand festival avant de disparaître. Je voulais pousser les spectateur·rices américain·nes ou non arabes à découvrir des œuvres magnifiques, non pas parce qu’elles seraient des « classiques arabes », mais simplement parce qu’elles méritent d’être vues et proviennent d’une région qu’il·elles connaissent peu. À New York, les grands titres finissent généralement par être projetés, mais beaucoup de films moins visibles ou introuvables, comme Caramel (dont les droits américains ont expiré), ont besoin d’un espace dédié pour exister à nouveau. Le déclic a été The Sea and Its Waves, un film libanais avant-gardiste présenté à l’ACID à Cannes, que j’avais adoré, mais qui n’avait pas été montré ensuite. Je discutais de ma frustration de ne pas pouvoir montrer ces œuvres avec le programmateur du Nighthawk, Desmond Thorne, et il m’a simplement proposé de le faire dans son cinéma.
Pour la première séance, on a programmé The Imperialists Are Still Alive ! de Zeina Durra. C’était aussi un choix stratégique : je voulais attirer un public américain et comme c’était le mois du patrimoine arabo-américain, commencer par ce film me paraissait évident, d’autant que je l’adore. Il n’a jamais vraiment décollé malgré son passage remarqué à Sundance : le racisme a contribué à son effacement, ce que m’a confirmé la réalisatrice.
Cela fait maintenant plus d’un an que cette programmation existe. Quel est votre bilan ?
Ce qui me touche le plus, c’est que le public vient à chaque séance, malgré le rythme très lent de la série – une projection tous les deux mois – et la profusion d’événements à New York. Avec seulement quelques posts sur les réseaux sociaux et ma newsletter, sans véritable communication, la salle est toujours bien remplie. Je sais qu’il est difficile de convaincre les gens de sortir alors qu’ils ont mille autres options, donc la fidélité de ceux qui reviennent à chaque fois (même si ce sont des ami·es à moi !) me touche profondément. Je programme aussi des films exigeants ou étranges, et le public reste toujours curieux. Malgré ma confiance en mon travail de curatrice, je me demande parfois si un public majoritairement non arabe comprend les nuances culturelles, l’humour, mais ils sont très ouverts dans leur accueil des films. Leurs retours, même lorsqu’ils ne saisissent pas toutes les références, sont chaleureux. Et si les mots bienveillants des spectateur·rices arabes comptent énormément pour moi, ce qui me marque le plus est de voir des non-Arabes se connecter à ce cinéma.
En tant que programmatrice, sentez-vous une responsabilité particulière, qui consisterait à corriger ou diversifier le regard des cinéphiles américains sur le cinéma arabe ?
Oui, absolument. J’essaie de contrer les récits dominants et le racisme flagrant qui imprègne tant de représentations occidentales des Arabes et, par extension, des Musulman·nes, des Moyen-Orientaux et de certaines régions d’Afrique. Je ne prétends évidemment pas changer le monde seule, mais projeter ces films, même devant cinq spectateur·rices, est crucial : si un film n’est jamais montré, personne ne pourra le découvrir, ni lui donner une chance de se construire un public. Plus on multiplie les occasions de voir ce cinéma, plus sa présence dans le paysage américain devient normale, et plus les spectateur·rices peuvent désapprendre certains stéréotypes. Le travail de Jack Shaheen, notamment Reel Bad Arabs, m’a profondément marquée : il montre comment les clichés (la danseuse de harem, le cheikh avide de pétrole, le terroriste…) traversent plus d’un siècle de cinéma, bien avant le 11 Septembre. J’aimerais parfois simplement asseoir mes ami·es, pourtant progressistes, devant le documentaire tiré de son livre pour qu’il·elles apprennent à repérer ces tropes dans les films de leur enfance. Je veux que les gens réfléchissent plus consciemment à ce qu’ils regardent ; rendre ces œuvres visibles est un premier pas essentiel pour transformer les perceptions.
Avec la situation politique actuelle aux États-Unis, et surtout avec ce qui se passe en Palestine, pensez-vous que le rôle des programmateurs s’est transformé ?
Il m’est difficile de savoir comment les autres programmateurs pensent leur travail ; je ne peux vraiment parler que pour moi. Programmer du cinéma arabe a toujours été un défi, parce qu’il est intrinsèquement politique et, depuis le 7 octobre, c’est devenu encore plus délicat. Je crois que le cinéma peut être un outil d’éducation, mais je crains aussi que certaines personnes voient un film palestinien et considèrent que cela suffit, comme si leur acte militant du jour était accompli. Certes, aller voir un film palestinien soutient un·e cinéaste palestinien·ne, et c’est important, mais cela ne changera rien en soi : le cinéma ne sauvera pas la Palestine. Il peut être une étincelle, quelque chose qui pousse des gens capables d’agir à s’engager davantage. Et la projection en salle, au-delà même du film, est un espace essentiel de rassemblement et de dialogue. Toutefois, la discussion seule ne sauvera pas la Palestine non plus. Des ami·es palestinien·nes me parlent souvent de l’importance de créer de l’art en temps de guerre, comme forme de survie, de révolution, de résistance. Pour moi, le cinéma est un outil crucial pour apprendre, débattre, créer du lien.
Quant à savoir si la situation actuelle change la manière dont les programmateur·rices conçoivent leur travail, je crois que oui, absolument. Beaucoup ne programment pas avec une conscience politique, ou ne pensent à la Palestine qu’au moment de l’inclure ponctuellement dans leur sélection. Je serais curieuse de discuter avec d’autres programmateur·rices new-yorkais·es pour comprendre leur rapport à ces questions. Car au fond, notre rôle est de créer des portes d’entrée, des passerelles permettant aux films d’exister devant un public.
Vous gardez donc une forme d’espoir dans le cinéma ?
J’essaie ! Depuis le 7 octobre, ce qui m’a le plus marquée dans toutes ces projections autour de la Palestine, c’est vraiment la dimension collective : se retrouver dans un même espace avec des personnes venues pour partager. En parallèle de mes programmations en salle, je travaille beaucoup avec Rosa Martinez, qui dirige la série Visualizations of Revolution. Ce sont toujours des séances gratuites, dans des bars ou des lieux collectifs, ancrées dans cette réflexion sur la révolution et souvent accompagnées de discussions. Qu’il s’agisse de ces espaces ou de salles plus traditionnelles, j’adore voir que les spectateurs restent discuter : ça me rappelle pourquoi le cinéma ne mourra jamais. Oui, on peut presque tout voir en ligne, mais rien ne remplace l’expérience d’un film partagé.