Comment se vit la cinéphilie de l’autre côté de l’Atlantique ? Chaque mois, « Portraits d’Amérique » part à la rencontre d’un·e programmateur·rice, curateur·rice, cinéaste, etc., qui nous parle de sa pratique. Ce mois-ci : le collectif à la tête du Spectacle Theater, un microcinéma de trente-cinq places installé à Brooklyn depuis quinze ans, où les membres s’occupent bénévolement de l’espace, de la programmation à la projection.
Comment le Spectacle Theater est-il né ?
Le lieu a été fondé en 2010 par Troy Swain et Akiva Saunders. À l’origine, ils ont loué une ancienne épicerie dans le quartier de Williamsburg. L’idée n’était pas uniquement de faire un cinéma : c’était d’abord un espace de performances, avec des concerts, des projections occasionnelles, des événements organisés par des ami·es. C’était très libre, dans un esprit de communauté. Le bâtiment appartient à une coopérative implantée dans le quartier depuis des décennies, ce qui joue un rôle essentiel dans notre survie. Très vite, l’endroit a attiré des jeunes programmateurs, critiques, cinéastes, des gens qui voulaient montrer des films qu’ils ne voyaient projetés nulle part ailleurs. Un collectif s’est formé de manière assez organique. Il n’y avait pas vraiment de hiérarchie : les gens venaient, proposaient des idées, apprenaient à projeter et à gérer la salle.
À Spectacle, tout le monde fait un peu de tout : on projette les films, on tient la billetterie, on conçoit des affiches, on monte des bandes-annonces, on repeint les murs si nécessaire. Le collectif change constamment : certains membres partent, d’autres arrivent, mais c’est justement ce renouvellement qui maintient l’énergie du lieu. Aujourd’hui, nous sommes environ quarante membres actifs. Nous vivons essentiellement des dons et des billets, qui coûtent toujours cinq dollars. La salle est entretenue par le collectif. Beaucoup de membres n’ont pas de formation cinématographique : il y a des menuisiers, des développeurs, des juristes spécialisés dans l’immobilier… Nous apprenons ensemble à faire fonctionner un cinéma. Cela implique beaucoup de discussions, parfois interminables, sur nos choix politiques, esthétiques et pratiques. Rien n’est figé.
Vous êtes situés à Williamsburg, l’un des quartiers les plus gentrifiés de la ville. Quelle place Spectacle occupe-t-il aujourd’hui dans la géographie cinéphile new-yorkaise ? Quelle évolution avez-vous observée depuis 15 ans ?
Le contexte était très différent en 2010. Brooklyn était encore plein d’espaces « Do It Yourself » (DIY), surtout dans la musique, qui ont presque tous disparu vers 2012 – 2013. Beaucoup d’entre nous sont aussi artistes ou cinéastes et cela influence profondément l’identité du lieu. Spectacle reste un espace à taille humaine. Les cinéastes reviennent pour une raison : faire partie d’une communauté. La petitesse du lieu crée une proximité qui est devenue rare. Il y a quinze ans, il y avait une vraie culture de l’occupation d’espaces physiques pour montrer des choses difficiles à voir ailleurs. À l’époque, « difficile à voir » pouvait impliquer une VHS numérisée en 480p trouvée en ligne parce que c’était la seule copie existante. Beaucoup de films que nous montrions n’avaient aucun distributeur identifiable. Parfois, personne ne savait vraiment qui détenait les droits. Ils existaient dans une sorte de zone grise juridique. Spectacle devenait alors l’un des rares endroits physiques où on pouvait les voir sur grand écran. Depuis, les choses ont changé. Beaucoup de ces films ont été restaurés, édités en Blu-ray ou se retrouvent sur des plateformes comme Tubi. Cela a profondément modifié notre manière de penser la rareté. Si un film est disponible en streaming gratuitement, est-il encore « rare » ?
Diriez-vous que cela rend le travail de programmation plus difficile ?
Oui, d’une certaine façon. Mais notre critère principal n’est pas seulement la rareté : c’est l’enthousiasme. Si quelqu’un découvre un film et ressent un besoin presque urgent de le partager, alors il mérite peut-être une projection. Historiquement, certains membres passaient énormément de temps sur des trackers privés, des archives obscures, à combiner des mots-clés improbables jusqu’à tomber sur quelque chose d’inattendu. Aujourd’hui, il existe aussi un véritable marché de la restauration du cinéma de genre, qui n’existait pas il y a quinze ans. Donc les choses ont changé, mais la logique reste la même : montrer ce qui nous obsède.
Comment s’organise concrètement cette programmation ?
Après environ un an d’implication, un membre peut commencer à programmer. Il n’y a pas de ligne éditoriale stricte, si ce n’est l’idée que le film n’a pas été récemment montré à New York, ou qu’il correspond à l’esprit du lieu. Nous sommes devenus plus attentifs aux droits qu’au début, notamment parce que nous avons noué des relations avec des distributeur·rices et des cinéastes que nous respectons. La programmation se décide lors de réunions mensuelles. C’est parfois chaotique, mais c’est un chaos productif. Chacun défend ses choix avec passion.
Comment parvenez-vous à faire vivre cette passion et cet enthousiasme ?
Cela repose beaucoup sur le collectif et sur nos marottes respectives. Nous avons par exemple une radio, qui est devenue un complément parfait à notre programmation où nous proposons des montages sonores entièrement composés de bandes originales et de musiques en lien avec les films que nous montrons. Une radio DIY nous semblait être un territoire naturel à investir. Nous organisons souvent des ciné-concerts, des projections avec musique live, et proposons beaucoup de programmes liés aux musiques expérimentales.
On va aussi sortir cette année un livre regroupant toutes les affiches que nous avons conçues collectivement. Nous considérons les affiches et les bandes-annonces comme aussi importantes que la programmation elle-même.
Existe-t-il un spectateur type ?
Pas vraiment. Nous n’avons aucune donnée statistique. Les spectateurs restent souvent après la projection pour discuter avec nous. C’est essentiel : nous montrons des films parce que nous voulons en parler. Il y a des habitués très fidèles, mais chaque cycle attire aussi un public différent. Après le Covid, notre audience a même augmenté, ce qui nous a surpris. Pendant la pandémie, nous avons créé notre propre plateforme de streaming, entièrement développée par un membre du collectif. Cela nous a permis de continuer à exister et d’attirer de nouveaux bénévoles, souvent plus jeunes.
Aujourd’hui, beaucoup de cinéphiles passent par des plateformes comme Letterboxd et découvrent des films via des algorithmes ou des recommandations automatisées. Comment percevez-vous cette évolution ?
Notre programmation est presque l’inverse de cette logique algorithmique. Elle naît d’une obsession, d’une nécessité. Vous vous perdez dans des recherches absurdes au milieu de la nuit, vous découvrez un film dont vous n’avez jamais entendu parler, vous vous demandez ce que c’est, vous passez deux semaines à essayer d’en trouver une copie… et ensuite vous avez absolument besoin que quelqu’un d’autre le regarde pour pouvoir en parler. C’est très viscéral, très personnel. Cela dit, certains programmateurs consultent parfois le nombre d’entrées d’un film sur Letterboxd comme un indicateur minimal : si seulement 200 personnes l’ont vu, on se dit que ça vaut le coup de le montrer. Et puis on a parfois de belles surprises, comme ce fan basé à Chicago qui, pour notre anniversaire, a créé une liste pour recenser une bonne partie des films montrés par Spectacle depuis son ouverture.
Ce qui est plus déroutant, c’est lorsque nous sommes happés par l’algorithme sans l’avoir voulu. Cet été, par exemple, nous avons collaboré avec la Filmmakers’ Co-op et Anthology Film Archives pour ressusciter un programme expérimental des années 1960 consacré aux films mettant en scène des chats. L’un d’eux, How to Draw a Cat de Pola Chapelle, montre simplement l’artiste essayant de tracer le contour d’un chat posé sur une feuille. Nous avons monté une bande-annonce à partir d’un extrait et nous l’avons postée sur Instagram. Elle est devenue virale et nous recevons encore aujourd’hui des commentaires accusant la vidéo de maltraitance animale. Ce genre d’épisodes est très étrange. On a soudain l’impression d’être un débris emporté par Internet, que ce que l’on fait réellement n’a plus de sens. C’est violent et absurde. Cela rappelle à quel point l’algorithme peut décontextualiser un geste artistique.
Spectacle a parfois collaboré avec des institutions comme le Museum of Arts and Design ou le MoMA.
Ces collaborations se font toujours au cas par cas et donnent lieu à des discussions internes. Nous tenons à notre indépendance, mais nous ne voulons pas non plus être isolés. Faire partie du tissu culturel new-yorkais est important pour nous. Dans le cas du MoMA, ils nous ont contactés dans le cadre d’une série dédiée aux cinémas emblématiques de New York. On y a participé et projeté American Hunter, un film indonésien des années 1980, mais aussi une compilation de nos bandes-annonces. C’était une manière de montrer le travail bénévole accumulé depuis plus d’une décennie. Nous ne cherchons pas activement ces collaborations, quand bien même elles pourraient nous êtes utiles… Pour nous l’enjeu est de préserver notre esprit tout en faisant partie d’une communauté plus large. L’échange, la circulation entre espaces indépendants et institutions, peut être fertile. Ce sont des moments de reconnaissance, mais aussi de dialogue.
Craignez-vous la disparition de ce type de lieu ?
La question de la longévité revient souvent dans des structures telles que la nôtre. Lorsqu’on a une mission (montrer des films invisibles, créer une communauté), on peut se demander : que se passe-t-il si cette mission est accomplie, ou si elle devient impossible à accomplir ? Est-ce qu’il faut alors accepter que l’expérience se termine ? C’est une vraie question. Peut-être qu’un jour Spectacle devra se dissoudre, et ce serait simplement la conclusion d’une belle expérimentation. Si demain une entreprise de la Tech transformait Williamsburg en usine de drones, nous pourrions aussi dire : nous avons fait ce que nous avons pu.
Ceci dit, personne ne possède Spectacle individuellement, donc la perspective d’un rachat est peu probable. Mais évidemment, le contexte immobilier de New York reste fragile. Par ailleurs, le lieu est presque structurellement opposé à toute logique de rentabilité. Nous ne cherchons pas à grossir. Nous ne cherchons pas à devenir une marque. Nous voulons rester un espace où l’on peut montrer des films étranges, rares, non commerciaux, simplement parce qu’on les aime. Spectacle n’est pas un club fermé. Les gens peuvent venir, discuter avec nous, proposer des idées. Ce n’est pas un temple intimidant pour cinéphiles ultraspécialisés. C’est un lieu communautaire animé par des passionné·es, pour d’autres passionné·es.