Qu’on se le dise, et c’est bien connu : l’honnêteté doit être le maître-mot du critique. Voire : la bonne foi. D’ailleurs, a‑t-on jamais trouvé votre serviteur, ici écrivant, en flagrant délit de mauvaise foi ? Non, n’est-ce pas ? Bon. Ceci étant établi, la bonne foi et l’honnêteté intellectuelle me poussent à vous le dire : n’ayant pu, à l’instar de mon collègue Raphaël Lefèvre, couvrir l’édition annuelle du Paris Porn Film Festival, je ne saurais parler avec certitude de la teneur de la production pornographique actuelle…
…mais admettons qu’elle soit des plus démonstratives.
Selon toute probabilité, l’érotomane moderne, friand de coquineries venues du pays de l’estampe, sera quelque peu décontenancé par les trois nouveaux films proposés par Wild Side. Les normes en vigueur dans la production japonaise, à l’époque du Roman porno, pratiquaient en effet avec rigueur la censure visuelle – mais de toute façon, le véritable intérêt de cette livraison est autre. « Le porno en tant que film d’auteur » : c’est le thème des trois films proposés pour cette livraison. À l’époque du Roman porno, la Nikkatsu – cherchant via l’avènement de ce genre à renflouer sa santé financière déclinante – n’avait posé qu’une condition : proposer, au moins, une scène érotique toutes les dix minutes. Pour le reste, les cinéastes étaient parfaitement libres de définir le cadre, et de réaliser le liant entre ces scènes à leur guise. Autant dire que, pour deux films au moins sur les trois, ce liant surprend vivement.
Journal érotique d’une infirmière
Des trois films, le Journal érotique d’une infirmière est le plus démonstratif – et de ce point de vue le moins surprenant. Une jeune infirmière vit avec son frère une relation incestueuse. Mise en contact avec un yakuza photographe pornographique, elle va finalement plonger dans ce milieu. La belle Meika Seri prête ses traits à l’infirmière, un être partagé entre la sévérité froide de son emploi de jour, et l’abandon charnel de son côté nocturne. Variation sur le thème de Jekyll et Hyde, le Journal érotique d’une infirmière étonne par sa peinture d’un quotidien mortifère dont l’héroïne fera tout, du plus dangereux au plus scabreux, pour s’échapper. Le Japon des années 1970, ce pays en passe de devenir le maître technologique de l’Occident des années 1980 au prix d’une course effrénée à la réussite, a tué l’âme de sa jeunesse dans la démarche, ne laissant qu’une obsession sensuelle vide et mortifère…
Graine de prostituée
Les préoccupations du scénariste de Graine de prostituée ne sont pas éloignées des préoccupations de celui de Journal érotique d’une infirmière. Privilégiant la forme du film en costumes, Graine de prostituée fait dans la critique sociale zolacienne. Les destins croisés d’une jeune fille, de son père et de son amant à la merci des ambitions et des désirs d’un couple puissant forment la toile de fond de ce qui, tout érotique qu’il est, demeure un drame historique et social. Drame certes émaillé d’un érotisme parfois très extrême – voir pour s’en convaincre la scène de punition d’une prostituée encordée et violentée, directement héritée des films de prison de femmes.
Graine de prostituée est un film fortement marqué par les topos du cinéma d’exploitation – avec notamment un superbe double suicide hérité des hyperboles du chambarra, notamment –, mais qui demeure ambitieux dans sa narration, et très pertinent dans son insertion des épisodes érotiques. Grâce à sa maîtrise de la progression de la tension narrative, Graine de prostituée représente constitue une belle illustration des ravages du désir, une mise en images d’un soin certain, allié à un grand sens esthétique.
Le Doux Parfum d’Eros
Avec son joli titre-jeu de mots, le Doux Parfum d’Eros ne donne guère une idée précise de son propos. Une jeune fille accueille un marginal à moitié vagabond. Leur relation se concrétise bien malgré elle. Rapidement, un couple d’amis s’installe avec eux, et les tensions – et les tentations – s’exacerbent. Des trois films présentés pour cette livraison par Wild Side, le Doux Parfum d’Eros est certainement le plus pervers.
Son principal protagoniste, une gueule d’acteur incroyable, est déjà une présence à l’écran des plus décadentes, hyperboliques. Le réalisateur, à l’avenant, compose et monte ses plans avec une inventivité et une audace formelle et thématique souvent très étonnante (le plan du cochon, voué à rester dans les annales…), pour finir son film sur une note d’une cruauté, d’un cynisme, d’une ironie terrible.
Car c’est le trait qui préside aux trois DVD sortis ce début août par Wild Side – l’ironie : sous quelque prétexte que ce soit, chacun de ces 3 films propose, au fond, une thèse troublante, jamais glorifiante : sous le vernis de civilisation, par-delà même le vide apporté par la vie moderne, nous ne sommes finalement que des bêtes.