Moulin | © Studio TF1
Cannes 2026, la France dans tous ses états

Cannes 2026, la France dans tous ses états

Cannes 2026, la France dans tous ses états

Front contre front


Front contre front

Où va le cinéma français ? Cette question, elle se pose de plusieurs manières dans le cadre de cette édition du Festival de Cannes ; on serait même tenté de dire, à l’aube de son lancement, qu’elle est au cœur du tableau dressé par son programme. Tout d’abord, au regard de l’importance de la délégation française en compétition, qui concerne huit titres sur vingt-deux, si l’on compte trois metteurs en scène étrangers ayant tourné en France – Ryūsuke Hamaguchi (Soudain), László Nemes (Moulin) et Asghar Farhadi (Histoires parallèles). Ce contingent se distingue aussi par le fait que les cinq Français « officiels » sont tous, fait exceptionnel, des cinéastes relativement jeunes et des primo-postulants à la Palme d’or : Arthur Harari (L’Inconnue), Léa Mysius (Histoires de la nuit), Jeanne Herry (Garance), Emmanuel Marre (Notre salut) et Charline Bourgeois-Tacquet (La Vie d’une femme). Les sélections parallèles ne sont pas en reste et témoignent là encore d’une prédominance inédite pour le cinéma hexagonal ; la quasi-intégralité des films projetés hors compétition et en séances de minuit sont français, tandis que l’on retrouvera en dehors de la sélection officielle de nombreux auteurs reconnus. Ce sera le cas à la Quinzaine des cinéastes, avec Bruno Dumont, Alain Cavalier, Quentin Dupieux et Radu Jude, qui présentera une nouvelle adaptation (tournée à Bordeaux) du Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau. La Semaine de la critique et l’ACID dévoileront quant à elles des premiers films précédés d’une bonne rumeur, La Gravida de Marine Atlan et Barça Zou de Paul Nouhet, ainsi que le deuxième long-métrage du documentariste Guillaume Massart (La Détention), qui avait marqué les esprits avec La Liberté.

Cette concentration pourrait être lue comme la preuve de la vitalité éclatante d’un système de production. Mais une ombre plane ; un non-dit qui vient noircir le « cocoricorisme » esquissé par ce panorama. Car la 79e édition du festival pourrait malheureusement être, plutôt qu’un cri du coq, un chant du cygne, à un an d’une présidentielle à haut risque pour le pays en général et le cinéma français en particulier, régulièrement attaqué ces derniers mois par l’écosystème médiatique de Bolloré (qui est désormais par ailleurs conjointement le principal argentier du cinéma français avec Canal +[1]Mais avec une participation à la baisse de 35% par rapport aux années précédentes. et le potentiel futur actionnaire principal du groupe UGC) ou dans le cadre de la commission sur l’audiovisuel public, au sein de laquelle le sinistre Charles Alloncle a pilonné le contrat liant France Télévisions au festival. La sélection de Thierry Frémaux offre un contrepoint au narratif de l’extrême droite, en mettant en avant non seulement des films français réalisés par des cinéastes jeunes et des auteurs internationaux, mais aussi un nombre record de coproductions. Statistique là encore vertigineuse : seize titres en compétition bénéficient de fonds français – à titre de comparaison, on en retrouvait seulement huit en 2024. Et cette volonté de marquer une forme de « résistance » s’exprime également dans les sujets des films : si Cannes est un festival parfois paradoxal dans sa volonté de concilier le glamour avec des velléités politiques, la présence de deux films sur l’Occupation, Notre salut et Moulin, est la trace supplémentaire d’un zeitgeist qui travaille l’imaginaire des cinéastes, retournant vers un passé funeste pour mieux commenter le temps présent[2]À ces deux films s’ajoute un troisième, sur un versant toutefois plus spectaculaire et patriotique : la première partie de La Bataille de Gaulle, projetée hors compétition.. Cannes, à sa petite échelle, sera donc peut-être une étape dans la bataille culturelle qui se joue à l’heure actuelle – en témoigne la récente tribune publiée dans Les Inrocks prônant la formation d’un « front culturel anti RN ». Reste aux films de se montrer à la hauteur du moment et d’être conséquents s’ils décident de questionner les maux de la société française. La première salve de réponses arrive bientôt dans les salles, où vous pourrez découvrir, en même temps que les festivaliers, deux films non encore cités qui nourriront le grand récit collectif produit par le cinéma français en 2026 : L’Abandon de Vincent Garancq, film-dossier retraçant les derniers jours de Samuel Paty, et L’Objet du délit d’Agnès Jaoui, comédie sur les scandales de VSS dans la culture et les conséquences de #MeToo.

Notes

Notes
1 Mais avec une participation à la baisse de 35% par rapport aux années précédentes.
2 À ces deux films s’ajoute un troisième, sur un versant toutefois plus spectaculaire et patriotique : la première partie de La Bataille de Gaulle, projetée hors compétition.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !