La Femme la plus riche du monde a beau avoir remplacé tous les noms des personnages, personne n’est dupe sur l’inspiration juridique de son intrigue : Marianne Farrère (Isabelle Huppert) est Liliane Bettencourt, Pierre-Alain Fantin (Laurent Lafitte) est le fantasque photographe François-Marie Banier – condamné pour abus de faiblesse sur la milliardaire –, le magazine Égoïste devient « Selfish » et même l’Oréal a le droit à son ersatz (la marque s’appelle ici Windler). Ce ne sont toutefois pas les seuls éléments qu’ont changés Thierry Klifa et ses scénaristes : l’intrigue est déplacée dans les années 1990 (on évoque la présidence de Mitterrand, la sortie de Titanic et on aperçoit l’éclipse lunaire de 1999), avec un décalage d’environ dix ans vis-à-vis des faits. On peut poser deux hypothèses à ce sujet. Premièrement, que le film a cherché à décoller sa version de Bettencourt de la « mamie zinzin » gâteuse des Guignols de l’info, et par extension à distinguer plus nettement encore l’affaire Banier de l’affaire Woerth, alors même que la seconde naît de la première (avec les enregistrements réalisés par le majordome joué par Raphaël Personnaz). Deuxièmement, que ce rajeunissement du personnage permet à Huppert d’incarner une partition plus ambivalente et de substituer à la piste de l’emprise une relation plus équivoque.
Ces deux ajustements disent bien cependant le double travers du film qui, d’un côté, est d’une inconséquence politique presque revendiquée, la grande bourgeoisie et le monde du luxe faisant l’objet d’une fascination (Klifa revendique l’inspiration de White Lotus ou de Succession) et, de l’autre, psychologise plus que de raison son petit drame chez les nantis. Dommage car, de manière surprenante, ce déluge d’argent augure dans un premier temps une comédie sur la vulgarité enfouie de ces dynasties où les tailleurs Chanel côtoient les bibelots exquis et les toiles de maîtres. Fantin, incarné par un Laffite surjouant le dandy homosexuel sans-gêne, s’incruste au sein de ce milieu en même temps qu’il apparaît comme la personnification de sa brutalité enfouie – ce qu’on lui reprochera, au fond, c’est moins d’avoir tiré sur la corde que d’avoir ouvert sa gueule dans un monde où les secrets sont ordinairement cachés sous le tapis. Tentons un raccord acrobatique : à Tapie, on pense justement beaucoup devant La Femme la plus riche du monde, car Lafitte, comme dans la série Netflix consacrée au plus célèbre Bernard des années 1990, joue ici de sa silhouette un peu lourde, de sa mâchoire épaisse, ou encore de son mélange de faconde et de franc-parler populaire, pour composer le portrait d’un obscène cabotin. Sa performance outrancière tranche avec le jeu ouaté d’Huppert (froide, ailleurs : Huppert, quoi) et la raideur de Personnaz, acteur dont la recherche d’une minéralité à la Delon penche souvent vers l’interprétation monocorde. C’est la partie du film la plus convaincante, le « Laffite show » où l’acteur s’en donne à cœur joie dans ce déluge de bling-bling qui met en exergue l’indécence sous-jacente du décorum. La comédie sera toutefois vite diluée : Klifa prend finalement son sujet assez au sérieux, comme en témoignent les parenthèses-confessions des protagonistes sur fond noir, à la manière des commentaires face caméra auxquels se livreraient les participants d’une émission de téléréalité. Et la veine dramatique du film, voire tragique, sur la solitude des puissants fait alors d’autant plus ressortir ses arrangements avec le réel, comme l’angle assez inconséquent choisi pour traiter de cette affaire-symptôme.