Dès ses premières séquences, La Petite dernière cultive une impression de déjà-vu : des dialogues adolescents crus sur la sexualité, une altercation dans les couloirs, où la jeune Fatima (Nadia Melliti) s’énerve après que l’un de ses camarades l’a traitée de lesbienne… Adapté du roman éponyme de Fatima Daas, le troisième long d’Hafsia Herzi est peut-être avant tout un remake, ou plutôt une relecture, de La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche. Mais une différence de taille se présente assez rapidement, au détour d’un date entre la jeune femme et une lesbienne plus assumée et âgée. La rencontre s’achemine vers la description des joies du cunnilingus, accompagnée de quelques gestes suggestifs en guise d’initiation pour la jeune femme, qui peine encore à reconnaître son orientation sexuelle. La douceur de l’échange semble répondre aux longues scènes de sexe explicites du film de Kechiche, où les mêmes gestes étaient effectués de manière performative. L’actrice devenue réalisatrice semble moins vouloir critiquer le cinéaste, dont elle est restée une fidèle collaboratrice, que proposer un point de vue alternatif sur un amour lesbien. Les deux films partagent ainsi une structure narrative similaire (bien que le film d’Herzi soit plus resserré, autant dans son format que dans le cadre temporel du récit) avec une rencontre amoureuse intense suivie d’une séparation. Plus encore, Herzi cite explicitement le cinéaste en reprenant à son compte quelques-unes de ses images emblématiques : une dégustation de pâtes filmée en gros plan, des larmes qui se mêlent à la morve, une barre de pole dance (les scènes de danse de Mektoub My Love : Canto Uno et Intermezzo) etc. Extraits de la logique formelle et de la dilatation propres au cinéma de Kechiche, les plans perdent ceci dit de leur consistance pour se fondre dans une esthétique plus conventionnelle, tout en maintenant ce dialogue souterrain qui invite à jouer au jeu des sept différences.
La principale distinction tient à la façon dont le personnage navigue entre les strates sociales, qui se révèlent in fine beaucoup moins étanches que dans La Vie d’Adèle. Issue d’une classe prolétaire en banlieue parisienne, Fatima rencontre dans les bars et cafés de la capitale des femmes très éloignées de son milieu d’origine. Ce fossé culturel ne devient pourtant jamais véritablement un obstacle dans les scènes de drague ou de rencards : l’attention à l’autre et la bienveillance dominent, sans que la pudeur ou la gêne de la jeune femme n’entravent la fluidité des échanges, ce que synthétise par exemple un joli panoramique naviguant d’un visage à l’autre lors d’une rencontre dans un bar. La Petite dernière évite ainsi l’écueil consistant à forcer les tensions narratives dans des scènes de confrontation, souvent attendues dans ce type de récit initiatique. La scène où Fatima prend rendez-vous avec un imam est, à cet égard, exemplaire : l’héroïne prétend venir au nom d’une amie pour trouver la possibilité de concilier sa foi religieuse avec son orientation sexuelle. Bien que l’imam reste fidèle au discours officiel prôné par son institution, il manifeste aussi une discrète empathie lorsque Fatima se trahit en laissant les larmes lui monter aux yeux. Le personnage s’affirmera peu à peu en composant librement avec ses différentes attaches sociales, culturelles et religieuses, là où les rapports de classe se révélaient plus verrouillés dans La Vie d’Adèle. L’alternative proposée par Herzi s’avère à l’arrivée parfois touchante, notamment quand la cinéaste scrute avec tendresse le visage de sa jeune actrice. Mais sa forme demeure enclose dans une joliesse un peu lisse.