Depuis L’Auberge espagnole, sorte de film générationnel dont le principal intérêt était d’être le témoin d’une époque (ce qui n’est déjà pas si mal), Klapisch n’a pas beaucoup changé : ses deux obsessions sont toujours de filmer la jeunesse et la famille, l’une se prolongeant dans l’autre. On expérimente les possibles de l’existence, on tombe amoureux, on enfante, on lègue, et c’est reparti pour un tour, car la vie chez Klapisch consiste au fond en ça, à monter à bord d’un beau et joli manège. C’était dans les années 2000 un cinéma de jeune vieux, c’est désormais un cinéma de vieux qui veut rester jeune, mais d’une manière suffisamment alambiquée pour que le film ne soit pas dénué d’intérêt. La Venue de l’avenir prend un curieux point de départ, celui d’une large famille éclatée qui se retrouve réunie par la vente de la maison normande de sa très lointaine aïeule, sur laquelle lorgne un promoteur. L’introduction rappelle un peu le début de Sur la route de Madison, en cela que la découverte de photographies et de lettres permet d’ouvrir sur une vaste analepse. À la différence de chez Eastwood, passé et présent s’équivalent ici peu ou prou, et s’entrelacent par un jeu de va-et-vient dans le montage : tandis que quatre cousins éloignés et désignés pour représenter la famille enquêtent sur leurs origines, le récit suit parallèlement l’arrivée d’Adèle (Suzanne Lindon) à Paris, qui elle-même essaie de retrouver sa mère. Les alternances, qui font d’abord l’objet de raccords médiés par le scénario (un personnage rêve le début du flashback, ou se retrouve plus tard sur le même quai de Seine qu’arpente son ancêtre, etc.), finissent par se fondre dans une mécanique plus automatique (de fait, au bout d’un moment, Klapisch n’essaie plus de justifier ses transitions et délaisse leur potentiel ludique), consacrée à l’édification d’un récit rassembleur. On pourrait même poser l’hypothèse que l’expérience de l’Erasmus au cœur de L’Auberge espagnole est ici remplacée par un voyage dans le temps, afin de mettre en miroir deux jeunesses (Adèle et son lointain descendant, Seb), puis de dépeindre la formation d’un groupe soudé par la camaraderie.
En résulte une drôle d’impression : d’un côté, le film court à perte après cette fontaine de jouvence ; de l’autre, il plonge sans sourciller dans les eaux du chromo, entre reconstitution des cafés dorés de la Belle Époque et de la gouaille joyeuse des faubourgs de Montmartre. Si l’exploration mémorielle nous amène, comme l’annonçait le générique (situé dans la salle des Nymphéas du Musée de l’orangerie), sur la trace des impressionnistes et de Monet, Klapisch, lui, reste plus proche des « contenus digitaux » de Seb, qui conçoit des petites pastilles pubardes destinées à Instagram. La mise en scène, quand elle ne s’engonce pas dans le formol de la reconstitution, se dynamise à coups de time-lapses ou d’effets clipesques (une vilaine scène de trip sous ayahuasca). Ce serait toutefois un peu facile de réduire le style klapischien à ces quelques embardées, alors que son écriture repose surtout sur une logique de contrechamps empathiques, pour nous faire sentir que la famille, creuset de toutes les blessures, c’est tout de même parfois sympa, et que ce cousin apiculteur un peu relou (Vincent Macaigne, qui macaignise), il est tout de même bien gentil. Cette logique de contamination affective est le vrai projet de Klapisch, en même temps que la peinture d’une famille de cinéma, avec son lot de caméos (Berléand, Gourmet, Testot). On ne va pas se mentir, ça marche ici et là, parce que certains acteurs et actrices s’en donnent à cœur joie (l’improbable accent de Cécile de France, qui joue une historienne de l’art certes pincée, mais pas coincée), sans pour autant que le film vise autre chose que le partage d’une émotion forcée. Derrière l’alibi Monet, La Venue de l’avenir vise avant tout à nous faire ressentir l’effusion collective d’une cousinade, en restant assez fidèle à la logique d’une pareille fête (retrouvailles, affinités nouvelles, conversations maladroites, bonnes surprises), jusque dans le fond parfois incestuel qu’elle peut revêtir – l’étrange manière dont le film esquisse, dans sa dernière ligne droite, un possible devenir romantique entre les personnages de Vincent Macaigne et de Julie Piaton. « Ah la famille, quel plaisir ! » s’exclame vers la fin le papi de Seb, avec un air faussement ironique, plus attendri qu’autre chose. On aurait tout de même tendance à penser que c’est surtout l’enfer.