C’est quoi la France ? On ne s’attendait pas trop à ce que cette question travaille Partir un jour, présenté comme une comédie musicale fédératrice – et qui pourtant ne cesse de montrer que de fédération, il n’en est au fond plus question entre Paris et la France des bourgs. Cécile (Juliette Armanet), auréolée de sa victoire dans l’émission Top Chef et sur le point d’ouvrir un restaurant gastronomique, est soudainement ramenée à son Loir-et-Cher natal à la suite de l’infarctus de son père (François Rollin). On dit Loir-et-Cher, car une chanson semble nous l’indiquer, mais on ne saura jamais vraiment : sa terre d’origine est figurée comme un lieu de passage (un restaurant routier[1]À noter que c’est la deuxième fois consécutive, après Le Deuxième acte, qu’un film français présenté en ouverture du festival prend pour scène centrale ce (non) lieu intermédiaire qu’est le restaurant routier. Drôle de coïncidence, presque l’ébauche d’un symptôme – tenant de l’entredeux et de l’atemporel, il s’agit d’un espace fantasmagorique qui s’entend à la fois comme une représentation archétypale de la France et un décor en dehors du réel.) auquel on ne peut accéder qu’en stop. Il s’apparente plus encore à « une faille temporelle », comme le résume un ami d’enfance de Cécile ; une France d’antan, où on mange encore de la macédoine et où les motos n’ont pas changé, « parce qu’on n’a pas fait mieux depuis ». Amélie Bonnin filme de facto moins un territoire rural qu’un champ sociologique, comme Armanet campe moins une femme trentenaire à la croisée des chemins qu’une transfuge de classe cristallisant une impossible réconciliation entre là d’où elle vient et ce qu’elle est devenue. Il faut voir où le film nous mène : un père qui va bientôt mourir, un enfant dont on ne veut pas, des unions amoureuses mâtinées d’une résignation qui ne dit pas son nom. Une France où le seul trait d’union serait M6 (tout le monde reconnaît Cécile à cause de son passage dans le célèbre télécrochet cuisinier) et les chansons qu’on chantait jadis ensemble, avant que le gouffre ne se creuse et qu’on ne se comprenne plus.
Pour dire les choses encore autrement : Partir un jour est un film sinistre et on pourra lui reconnaître d’en avoir à moitié conscience, de travailler souterrainement, sous sa surface rose (le générique, qui annonce faussement la couleur), un horizon plus sombre, comme en témoigne la réminiscence dans la patinoire. Dans cette scène inspirée par le modèle coppolien de Peggy Sue s’est mariée, Cécile et son ancien amour de jeunesse (Bastien Bouillon) revivent l’acmé de leur non-relation – jamais leur passion ne trouva corps – dans le décor où jadis ils se quittèrent. Mais la piste de glace, qui sert de piste de danse à une reprise de K. Maro, est surtout le théâtre lugubre d’un évidement du cadre adolescent, au sein duquel se découpent les silhouettes quasi fantomatiques des personnages. C’est encore une fois raté ; ils ne seront pas amants et rien de fertile ne poussera de ce retour doux-amer, ou presque, si ce n’est la renégociation un peu forcée entre un père et sa fille, qui poussent timidement de la voix pour essayer de retrouver un chemin grâce auquel refaire famille.
La chanson, donc : voilà le seul moyen par lequel le dialogue demeurerait vaguement possible. Mais on le disait, le film ne creuse qu’à moitié son sillon dépressif, et cultive tout de même l’illusion de retrouver un élan féérique par la musique. Or, d’élan, le film est tristement dépourvu, et ne sait tirer un semblant émotion de son dispositif hérité d’On connaît la chanson (les personnages reprennent de manière impromptue des tubes plus ou moins récents de variétoche) que lorsqu’il s’attarde sur des figures plongées dans leur tristesse : la mère (Dominique Blanc) qui ne reverra pas Venise, le père qui en épluchant des patates confesse qu’il mourra dans sa cuisine. Par moments, le film fait tout de même un peu mine de cultiver la fête, de retrouver le goût de la joie, mais avec un tel manque de consistance que l’indifférence laisse place à une pointe d’embarras. Car la joie n’est plus : film atone qui entend s’adresser à tout le monde, sur le mode de la grande réconciliation (des générations, des milieux sociaux), Partir un jour ne vaut que comme tableau sociologique dont le sujet profond serait l’incapacité à faire communauté.
Notes
| ↑1 | À noter que c’est la deuxième fois consécutive, après Le Deuxième acte, qu’un film français présenté en ouverture du festival prend pour scène centrale ce (non) lieu intermédiaire qu’est le restaurant routier. Drôle de coïncidence, presque l’ébauche d’un symptôme – tenant de l’entredeux et de l’atemporel, il s’agit d’un espace fantasmagorique qui s’entend à la fois comme une représentation archétypale de la France et un décor en dehors du réel. |
|---|