Il y a deux manières de voir Gabin, premier long-métrage de Maxence Voiseux. D’abord, sans trop se poser de questions sur les conditions de sa fabrication, en se concentrant sur ce qui se déploie à l’écran. Soit le portrait d’un jeune homme – le Gabin du titre, benjamin d’une famille du Nord de la France dont le père est boucher et la mère responsable d’une ferme déficitaire. La caméra suit dans un premier temps le garçon âgé de huit ans, qui se révèle discrètement atypique par sa douceur et sa maturité. Ce n’est pas un enfant comme on en voit souvent au cinéma : il est communicatif, posé, en prise directe avec ses émotions et fait montre d’une grande tendresse, notamment pour les femmes de son entourage. Le film s’organise autour de ce beau personnage pour donner à voir son monde à lui, qui n’est pas exactement le monde que les adultes lui proposent – cf. des visions récurrentes empruntées au jeu Farming Simulator, matérialisant sa vie intérieure et ses aspirations (plus grand, il souhaite devenir éleveur plutôt que de reprendre la boucherie paternelle). Mais cette étude empathique entre en conflit avec une donnée qui ne relève pas de l’évidence : Gabin est un documentaire dont le dispositif rappelle lointainement celui de Boyhood. Voiseux filme le jeune homme de ses huit à ses dix-huit ans, sans que les ellipses ne soient perceptibles tout de suite au montage – seule l’évolution physique du garçon indique le passage des années.
Or, et c’est là que la chose devient assez perturbante, le film ressemble à s’y méprendre à une chronique vériste telle que le cinéma français en produit beaucoup, composée de scènes assez courtes et fragmentaires grâce auxquelles on appréhende le quotidien de Gabin. Ce n’est d’ailleurs qu’en sortant de la salle que j’ai découvert, sans pouvoir le déduire de la matière même du film, qu’il ne s’agissait pas d’une fiction documentée, ou d’une matière réelle scénarisée, comme c’est parfois le cas de longs-métrages s’appuyant sur des acteurs non-professionnels. En découle une sensation étrange, qui excède le seul périmètre du film et renseigne sur un certain état du cinéma français « réaliste » : il devient désormais presque impossible de discerner à l’œil nu une fiction dépouillée de ses oripeaux dramatiques d’un documentaire un peu trop balisé et construit dans son montage. Car cette indistinction, elle est le fruit ici d’un formatage qui cultive moins un syncrétisme qu’un entre-deux bâtard – Gabin n’a ni la précision d’une fiction, ni la richesse d’une mise en scène nourrie par l’imprévu du direct. La frustration née de ce choix est par ailleurs renforcée par une lacune, déjà présente dans le modèle linklaterien. Si le tournage au long cours ouvre en théorie sur un jeu de raccords entre les différents blocs temporels, le montage de Voiseux gomme au contraire les coutures pour tirer de ses rushes une coulée s’étalant sur dix ans. Ce principe a pour mérite de ménager une expérience bazinienne ; on voit d’un quart d’heure à l’autre le temps faire son œuvre, tandis que le film télescope plus ou moins[1]Plus ou moins, car si la figure du père, ambivalente par sa dureté, a le droit à plusieurs contrepoints (une discussion avec un ami où il craque, le dénouement qui lui offre une enclave où trouver la paix), la mère est quant à elle toujours filmée dans le lien d’affection qu’elle entretient avec son fils, sans bénéficier d’une incise la saisissant dans son individualité propre. les différents points de vue des membres de la famille Jourdel pour rendre compte de la complexité de leurs liens affectueux. Mais cette dimension n’efface pas pour autant le sentiment que film n’a pas su lâcher la bride de son montage, pour embrasser pleinement la spécificité de son parti pris.
Notes
| ↑1 | Plus ou moins, car si la figure du père, ambivalente par sa dureté, a le droit à plusieurs contrepoints (une discussion avec un ami où il craque, le dénouement qui lui offre une enclave où trouver la paix), la mère est quant à elle toujours filmée dans le lien d’affection qu’elle entretient avec son fils, sans bénéficier d’une incise la saisissant dans son individualité propre. |
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