Il n’est pas anodin que Mauvaise étoile se déroule en pleine canicule, dans une banlieue pavillonnaire du sud de la France. L’atmosphère poisseuse essouffle les personnages et les noie dans la sueur : à de nombreuses reprises, Alex fait remarquer à sa compagne Kiki qu’elle sent mauvais, tandis que leur fille se lave à l’intérieur d’une bassine transparente, dans une eau noire de crasse. C’est peut-être là l’horizon d’un certain cinéma vériste, avec sa caméra portée et ses acteurs non professionnels : cherchant à tout prix à extraire la sève du « réel », celle-ci se logerait dans ses aspects les plus triviaux, au plus près des corps que la caméra s’attache à faire sentir. Un plan trahit le volontarisme de Lola Cambourieu et Yann Berlier, décidés à nous faire éprouver le quotidien d’un couple pris dans la spirale infernale de la toxicité masculine, quitte à pousser pour cela les curseurs du scabreux. Il intervient à la fin d’une scène de sexe qui, à l’image de l’ensemble du film, met en jeu les mécanismes de manipulation d’un pervers narcissique. Dans un premier temps, la séquence saisit dans la durée la manière dont l’humiliation et la domination s’expriment dans la sexualité du couple. Tandis que Kiki fait tout pour satisfaire le désir d’Alex, celui-ci ne cesse de la rejeter, de trouver à redire sur son comportement ou son hygiène. De cette violence insidieuse naît peu à peu chez la trentenaire une honte de soi intériorisée, voire une véritable détestation de son propre corps, en particulier de son visage. Le duo de cinéastes réussit à cet endroit à filmer assez finement une situation pourtant franchement casse-gueule – du moins, jusqu’aux derniers plans de la scène. Alors qu’Alex a définitivement débandé, il invite Kiki à venir se blottir contre lui. On croit que le couple s’apprête à s’endormir, lorsqu’une micro-ellipse nous fait passer quelques minutes plus tard : Kiki a alors le visage plaqué contre le sexe d’Alex, les yeux recouverts par ses poils pubiens. Un second plan montre ensuite la chambre à coucher sous un angle plus large : de façon très improbable, Kiki, genoux au sol, semble s’être endormie dans cette position dégradante, pendant qu’Alex scrolle distraitement sur son téléphone. Contrairement au reste de la scène, où la violence sourde s’incrivait dans la continuité d’une dynamique complexe et malsaine, la coupe crée ici un effet choc, visant explicitement à susciter le malaise. Autrement dit, la souillure ne relève plus seulement des agissements d’Alex : elle est pleinement produite par la mise en scène.
Le scénario de Mauvaise étoile prend ainsi la forme d’un piège, qui épouse l’humeur du pervers narcissique oscillant entre des confrontations de plus en plus violentes et de brefs moments d’accalmie. La construction binaire produit un suspense : à chaque retour au calme, on guette le revirement, le petit détail qui fera basculer Alex dans une nouvelle crise de nerfs. Les marques de coups de poing visibles sur la porte de leur salon suggèrent que ce climat de tension fait partie du quotidien, si bien que le film instille progressivement une certaine angoisse, qui nous conduit à nous demander s’il va finir par la frapper. Si cette mécanique de prédation a été précisément identifiée et décortiquée dans le sillage de #MeToo, qu’apporte ici son illustration cinématographique ? Elle paraît surtout motivée par la volonté de nous la faire ressentir dans notre chair par le biais d’une expérience immersive, renforcée par l’unité temporelle resserrée du récit (une journée et surtout une nuit interminable de torture psychologique). Le film avait pourtant la possibilité d’adopter un angle plus singulier pour appréhender cette famille dysfonctionnelle : le point de vue de l’enfant, qui semble être le personnage principal dans les premières minutes, avant de disparaître et de réapparaître à la toute fin. Fillette indocile à la langue bien pendue, son comportement se fait l’écho de la violence du monde adulte. De façon significative, elle adopte par exemple un pigeon qu’elle ne cesse de cajoler et transporter partout avec elle, jusqu’à l’asphyxier et le tuer. Si l’on peut y voir une forme de reproduction de la relation parentale, elle expliquera aussi qu’elle souhaitait par ce moyen faire réagir sa famille, témoignant d’une conscience de la violence ambiante. À travers elle s’éclaire également, de manière indirecte, un autre pan de la situation : si la famille de Kiki s’inquiète de son comportement, elle met avant tout en cause l’éducation maternelle, restant absolument aveugle concernant la responsabilité du père. Alors que le film s’achève sur des plans symboliques et vaguement oniriques où l’enfant regarde des oiseaux s’envoler, vient la sensation frustrante qu’il y avait là un personnage à observer davantage, au lieu de privilégier le versant le plus sensationnaliste du récit.