Le générique final de Sheep in the Box crédite logiquement Kore-eda de la réalisation et du scénario, mais aussi, plus étonnamment, de « l’idée originale » de son nouveau film. On tousse un peu car ladite idée n’a rien de renversant, ni même « d’original » vu la trajectoire empruntée par le récit, qui commence comme A.I. pour finir tel E.T. Dans « un futur pas si lointain », un couple encore endeuillé par la perte de leur petit garçon recourt aux services d’une entreprise, « Rebirth », qui recrée un double humanoïde de leur fils à l’aide de photos, vidéos et d’IA générative. Point de départ passionnant, qui laisse à un moment croire que le cinéma de Kore-eda, de plus en plus lyophilisé, va ici regagner en cruauté. Vaine espérance : si la volonté de refaire A.I. à l’heure où l’intelligence artificielle devient une réalité pouvait s’entendre, le film s’applique surtout à vider la situation de son potentiel abrasif et de l’étrangeté causée par l’irruption du corps synthétique au sein du foyer des parents. Ce dernier est lui-même glacé ; le père (qui travaille dans le bois) et la mère (architecte) sont des apôtres du design épuré, de l’entretien d’un intérieur où rien ne dépasse. Ce que Spielberg condensait avec une violence à peine rentrée dans une petite portion de son film (la partie domestique), Kore-eda l’étale deux heures durant en faisant de ce cadre l’écrin d’une allégorie redoublée par son titre, inspiré du Petit Prince. Dans un dialogue confondant de littéralité, la mère glisse cette évidence : le mouton dans la boîte, ce n’était finalement pas l’avatar de son enfant défunt, mais elle-même – soit un vide béant à remplir, ce que racontait un plan déjà très appuyé, où le personnage, s’allongeant sur son lit, était surcadré au premier plan par le cube creux servant de socle de recharge au petit robot.
Film après film, le cinéma de Kore-eda repousse les limites de l’aseptisation ; le récit comme le scénario s’appliquent à nettoyer Sheep in the Box du moindre trouble, de la moindre ambiguïté. Exemplairement, lorsque le gamin s’endort sur son cube, placé en face du lit de ses parents, le père se demande s’il leur faut chuchoter dans leur propre chambre à coucher, car la machine, même éteinte, pourrait les entendre. On se dit à ce moment-là que ça devrait être le cadet de leurs soucis et qu’il y a techniquement une bizarrerie plus grande encore à ce que l’androïde se tienne à quelques mètres de l’endroit où ils pourraient avoir l’envie saugrenue de faire l’amour. Mais l’idée même de la sexualité ne peut exister dans un film dont la douceur cotonneuse penche à plusieurs endroits vers la blancheur publicitaire : il est impossible que Kore-eda fasse un film ambivalent sur des automates, car son cinéma est déjà depuis longtemps robotique. L’étude de cette famille dysfonctionnelle tourne de toute façon court, le scénario lui substituant, à l’aide d’une poignée de séquences vite brossées, une trame secondaire sur la prise d’indépendance de ce mini-robot, à la recherche de sa propre identité. Où se trouve-t-elle ? Certainement pas dans la boîte vide qu’est Sheep in the Box.