Accueil > Actualité ciné > Critique > Abus de faiblesse mardi 11 février 2014

Critique Abus de faiblesse

Affinité élective, par Matthieu Amat

Abus de faiblesse

réalisé par Catherine Breillat

« On n’y comprenait rien ». Cette formule utilisée par Ryno de Marigny, dans Une vieille maîtresse, pour qualifier sa relation passionnelle et mortifère avec son amante, pourrait ici être mise dans la bouche de Maud. En apparence l’histoire est claire. Maud, fragilisée par un AVC qui lui a paralysé la moitié du corps, cherchant à se prouver qu’elle peut encore faire du cinéma, se fait plumer par un escroc qu’elle a hâtivement choisi, après l’avoir vu à la télé, pour être l’acteur principal de son prochain film. Peut-être sait-on que chose semblable est arrivée à Catherine Breillat, à moitié ruinée par Christophe Rocancourt il y a quelques années.

Une dépendance réciproque

Derrière la netteté de la qualification juridique et la claire répartition des rôles qu’elle sous-entend, se joue toutefois une partie plus complexe. Breillat est trop au fait de la réciprocité dans les rapports de domination, trop intéressée par cette réciprocité, ses revirements, et la confusion des rôles qu’elle engendre, pour pouvoir se satisfaire d’un jeu unilatéral de manipulation. Ce n’est pas que la victime devienne bourreau, mais on se demande tout de même ce que fait Vilko à rester près de Maud une fois qu’il a pris ce qu’il y avait à prendre – quelle force les relie, en l’absence de désir et une fois l’intérêt aboli ? Breillat prend soin de neutraliser la question sexuelle, et se donne par là les moyens d’explorer une nouvelle modalité de la dépendance affective. Nous nous trouvons à un niveau presque « infra-sentimental », de nature physique ou chimique ; une sorte d’effrayante affinité élective, dont rien ne peut sortir de bon. Aucune résistance n’est possible : c’est la dimension proprement tragique d’Abus de faiblesse.

Tragi-comique

Ce tragique est redoublé par le minable de la situation. Vilko n’apparaît pas comme une puissance à laquelle on ne saurait résister. Rien de romantique ni de flamboyant, il est plutôt une figure de la banalité du mal, et la fascination qu’il exerce sur Maud est proprement incompréhensible – et c’est évidemment cela qui intéresse Breillat. On doute d’ailleurs quelques minutes de ce Kool Shen au faible charisme qui paraît en faire un peu trop en escroc normal, médiocrement réel. C’est pourtant son étroitesse d’esprit à toute épreuve qui lui fait prendre progressivement de l’épaisseur, et son entêtement, son audace sans borne, son absence totale de noblesse. Un tragique aussi mesquin ne va pas sans comique et il est assez réjouissant de voir Kool Shen les bras croisés dans un vilain petit lit de fer, attendant on ne sait quoi d’une relation dont il n’y a vraiment plus rien à tirer.

Émouvante faiblesse

Abus de faiblesse n’est pas sans défauts. La progression connaît quelques trous d’air et invraisemblances, notamment en ce qui concerne la relation de Maud à ses proches. Le film séduit pourtant par cette subtilité psychologique qui ne se manifeste pas dès l’abord, mais se découvre petit à petit, une fois le film fini même, avec le recul sur ce qui a pu d’abord laisser froid ou paraître un peu gros. Si l’on peut regretter quelques plans obliques et de surplomb, légèrement démonstratifs, sur le corps meurtri de Maud, on n’oubliera pas la puissante mise en scène de ce corps se découvrant à moitié mort après un AVC, puis l’hôpital, avec une Isabelle Huppert paniquée par sa faiblesse. Notre vulnérabilité apparaît dans une évidence assez remuante. Peut-être le caractère autobiographique de l’événement a-t-il permis cette intensité et cette justesse de ton : c’est une réalisatrice physiquement diminuée qui est au travail depuis Une vieille maîtresse, et qui ne semble manifestement pas désireuse de s’arrêter.

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