Au nom du peuple italien
Au nom du peuple italien
    • Au nom du peuple italien
    • (In Nome del Popolo Italiano)
    • Italie
    •  - 
    • 1971
  • Réalisation : Dino Risi
  • Scénario : Age Incrocci, Furio Scarpelli
  • Image : Alessandro D'Eva
  • Son : Franco Bassi, Bruno Brunacci
  • Montage : Alberto Gallitti
  • Musique : Carlo Rustichelli
  • Producteur(s) : Edmondo Amati
  • Interprétation : Ugo Tognazzi (Mariano Bonifazi), Vittorio Gassman (Lorenzo Santenocito), Yvonne Furneaux (Lavinia Santenocito), Ely Galleani (Silvana Lazzorini), Michele Cimarosa (Maresciallo Casciatelli), Renato Baldini (Ragionier Cerioni), Maria Teresa Albani (la mère de Silvana)...
  • Date de sortie : 23 janvier 2013
  • Durée : 1h43
  • voir la bande annonce

Au nom du peuple italien

In Nome del Popolo Italiano

réalisé par Dino Risi

Parmi les idéologies qui ont gouverné la péninsule italienne, la seule que Dino Risi pourrait tolérer serait sans doute celle de l’ironie tragique : Au nom du peuple italien met face à face deux représentants des politiques dominantes (communisme versus libéralisme) pour montrer l’échec des raisonnements objectifs. Et se détourne du peuple, pour, finalement, le valoriser face à de bien piètres représentants.

La comédie qui domine la filmographie de Dino Risi, fils de médecin, lui a fourni le moyen de garder cette proximité avec le peuple qu’il avait entretenue dès les débuts de sa carrière avec la réalisation de documentaires parfois néoréalistes comme Barboni (1946). Après l’inoffensif La Femme du prêtre, Au nom du peuple italien s’éloigne cette fois de l’ancrage populaire pour les hautes sphères. Retrouvant le duo d’acteurs de La Marche sur Rome, Risi, cette fois, les oppose distinctement : l’intègre juge Bonifazi (Ugo Tognazzi) soupçonne du meurtre d’une jeune femme le détestable industriel Santenocito (Vittorio Gassman), millionnaire et individualiste.

Distant vis-à-vis de la rigueur néoréaliste comme des prérequis idéologiques, Risi organise de longues phases de dialogues, d’échanges entre le juge et l’entrepreneur, le collectiviste et l’individualiste. Appesantis par l’héritage historique (Bonifazi regarde les manifestations de joie du peuple sans y adhérer, ni même les comprendre, Santenocito répond à un interrogatoire déguisé en centurion), les dogmes imposent chacun leur jargon de l’authenticité, véritable sujet d’Au nom du peuple italien. Face à la purge de la culture italienne qu’appelait de ses vœux le néoréalisme, mais aussi à l’adhésion catégorique qu’a pu proposer Antonioni avec Zabriskie Point un an auparavant, Risi souligne l’instabilité chronique de l’idéologie, soumise à une intention « qui n’a pas d’autre teneur que son emballage » [1]. La « détermination objective » que ces décideurs administratifs et économiques imposent au peuple en réduit l’espace d’expression, Risi redonnant la parole uniquement à la jeune fille assassinée. Lorsque les conversations ne se terminent pas en chaos total, elles se sont déroulées dans le mensonge le plus complet, au cours d’un combat chevaleresque qui laisse les intérêts communs au vestiaire. L’ajout de voix intérieures des personnages, parfois habilement dissimulées au début d’une scène sous des atours de voix-off, participe à la juxtaposition de ces deux systèmes de pensée concurrents, incapable de mener à bien le moindre échange.

De cet exposé exhaustif des méfaits de la doctrine, le juge Bonifazi sort le plus abîmé : quand il nie son dogmatisme au cours d’une reconstitution dans laquelle le mauvais rôle va au PDG, Risi l’a déjà montré à l’écran, impitoyable. Liés dans une lutte totale jusqu’à la chute de l’un d’entre eux, les deux hommes manquent ce qui importe à Risi : la sincérité, caractéristique du peuple, du côté de la pudeur (la formule « elle se réalise » pour couvrir la prostitution) comme de la relâche (le journal de la jeune fille, lu en voix-off pendant de longs plans dans Rome déserte). À l’origine, le film devait s’intituler Face à face, et ne comporter que des gros plans : pas étonnant que le peuple soit exclu de ce dialogue de sourds.

Notes

  1. [1] Theodor W. Adorno, Jargon de l’authenticité.