Accueil > Actualité ciné > Critique > C’est eux les chiens mardi 4 février 2014

Critique C'est eux les chiens

Entre deux batailles, par Clément Graminiès

C’est eux les chiens

réalisé par Hicham Lasri

Après The End, son premier long-métrage, Hicham Lasri plonge dans les tourments du printemps arabe en suivant la sortie de prison d’un ancien insurgé marocain. Mélangeant parfois avec un volontarisme appuyé fiction et documentaire, C’est eux les chiens télescope habilement les révoltes du passé et celles à venir, tout en menant un vrai travail réflexif sur les trous de la mémoire collective.

Enfermé pendant trente ans au Maroc après avoir participé aux « émeutes du pain » de 1981, Majhoul sort de prison. Seulement, sa libération coïncide avec d’autres mouvements révolutionnaires : ceux du Maghreb et du Moyen-Orient qui, de la Tunisie à l’Égypte en passant par la Libye, renversent un à un leurs dirigeants despotiques. Pour le prisonnier malheureux, le retour au réel est complexe : confronté au discours propagandiste de son royaume, il se heurte aux béances de la mémoire collective de ses concitoyens. Entre une famille disséminée et ses anciens voisins qui l’ont oublié, Majhoul part à la recherche de ses racines pour tenter de construire un pont entre un passé contrarié et un présent difficile à décoder. Sur le mode du faux reportage (le personnage principal est suivi par une équipe de télévision) qui permet au réalisateur de restituer habilement le chaos propre à l’enquête, C’est eux les chiens est surtout le portrait émouvant d’un homme durablement blessé dans son intégrité.

Si le film est une fiction – ce qui se devine d’autant plus lors des interventions un peu téléphonées du journaliste trop bien habillé pour l’exercice –, l’inspiration d’Hicham Lasri va clairement chercher du côté du documentaire et rappelle, en certains points, le travail qu’avait pu mener Yousry Nasrallah dans Après la bataille. Si les éléments du réel sont parfois décontextualisés (une chaîne de télévision montrant les émeutes en Libye et en Tunisie, une émission de radio parlant du sort délicat de Moubarak en Égypte) pour faire explicitement écho aux souvenirs de l’ancien prisonnier politique, le réalisateur tente de restituer dans chacun de ses plans une rage, une manière quasi instinctive de capter la réalité d’un pays engoncé dans ses contradictions et qui se cherche continuellement une voie en marge des mensonges d’État. Il y a dans cette quête de vérité la formulation d’une utopie politique que Stefano Savona n’aurait certainement pas reniée dans son très beau Tahrir, place de la libération.

Mais surtout, C’est eux les chiens est un cri de colère d’un homme qui tente de faire valoir une expérience traumatique par rapport à une société qui s’est complaît à jeter un voile sur les moments les plus nébuleux de son histoire. La répétition des événements de 1981 renvoie Majhoul à la négation d’une épreuve dont il fut victime et qui fait de chacun le complice d’un système étatique où l’on répète à l’envi qu’il est un modèle de démocratie. Si les visages et les regards (parfois provocateurs lorsqu’ils sont face caméra) recueillent toute l’attention d’Hicham Lasri, c’est surtout le travail accompli sur le son (un micro défaillant ou déchargé) qui rappelle combien la parole valant pour témoignage et son enregistrement sont au centre du dispositif. C’est ce qui fait la force troublante de cet étrange objet qui cache derrière son indéniable énergie le désenchantement de toute une génération.

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