Photo : Ben Rothstein © Big Beach, LLC
  • Loving

  • États-Unis
  • -
  • 2016
  • Réalisation : Jeff Nichols
  • Scénario : Jeff Nichols
  • Image : Adam Stone
  • Décors : Chad Keith
  • Costumes : Erin Benach
  • Montage : Julie Monroe
  • Musique : David Wingo
  • Producteur(s) : Ged Doherty, Colin Firth, Sarah Green, Nancy Buirski, Marc Turtletaub, Peter Saraf
  • Production : Raindogs Films, Big Beach, Augusta Films, Tri-State Pictures
  • Interprétation : Joel Edgerton (Richard Loving), Ruth Negga (Mildred Loving), Marton Csokas (le shérif Brooks), Nick Kroll (Bernie Cohen), Terri Abney (Garnet), Alano Miller (Raymond), Michael Shannon (Grey Villet)
  • Distributeur : Mars Distribution
  • Date de sortie : 15 février 2017
  • Durée : 2h03

Loving

réalisé par Jeff Nichols

Chronique conjugale vs affaire judiciaire

Ce n’est pas le genre du film de procès qu’a choisi Jeff Nichols pour raconter l’authentique épopée judiciaire qui opposa le couple mixte de Richard et Mildred Loving à la justice américaine. La caméra du jeune cinéaste originaire de l’Arkansas risque bien un pied dans le bureau d’un avocat inexpérimenté ou dans une cour de justice de province, mais elle se tient parfaitement à distance de la Cour suprême, qui statua en faveur des époux révélant le caractère anticonstitutionnel de certaines lois d’États. Si le dialogue, par allusions, fait référence au contexte naissant de lutte pour les droits civiques en cette fin de années 50, le cadre s’en tient tout aussi éloigné que le modeste couple de ses protagonistes. Les échos nationaux de cette affaire hors norme amène dans l’intimité des Loving la visite d’un photographe de Life Magazine interprété par Michael Shannon. Il livrera pour son journal le portrait d’un couple ordinaire qui s’aime simplement. Avec ce rôle presque anecdotique, l’acteur fétiche devient un relais discret du point de vue du cinéaste à l’écran, qui préfère lui aussi peindre une série de scènes de la vie conjugale qu’une victoire judiciaire et politique dans les prétoires. Car toute la beauté de Loving réside dans le fait que jamais le cinéaste n’essaiera de s’élever au dessus de ses personnages-titres, adaptant à leur humilité discrète une mise en scène classique et sans coups de force. Au contraire, il s’efforce d’épouser la ligne de leur regard, comme en témoigne la belle scène d’exposition nocturne. Assise sous le porche d’une maison, Mildred annonce à Richard qu’elle est enceinte. Ce que l’illégalité de la situation des futurs époux pourrait faire tirer vers l’angoisse du drame ne trouvera comme réponse qu’un « Bien, c’est très bien », de la part du futur époux. Poussant l’underacting à son comble, la silhouette pataude de Joel Edgerton se ponctue de grommèlements d’ours mal léché qui disent autant la simplicité du bonhomme que l’évidence de son amour pour la jeune fille frêle qu’il surnomme Brindille.

Enfermés dehors

Dans les grands espaces de leur Virginie natale, le regard du couple est pourtant toujours empêché par les menaces portées par la ligne d’horizon. La crainte de voir surgir dans la profondeur de champ le shérif qui se fait un devoir de persécuter le couple ou un voisin vengeur fait de ce bout du cadre une peur permanente. Tout comme le cadre enserre leurs corps entre des encadrements de porte, fenêtres, ou habitacles de voiture ou encore le flou. Lorsque le couple décide de s’installer pour un temps dans le faubourg de la ville d’un état voisin qui, lui, ne condamne pas leur union, les cadres se resserrent encore dans l’étroitesse des rues et l’exiguïté de leur appartement. Ce n’est que dans la scène finale, une fois la bonne nouvelle de la victoire reçue de l’avocat, que le point se fera dans l’ensemble du plan, le regard de Mildred embrassant depuis la maison Richard qui joue au loin avec leurs trois enfants.

Comme pour les Loving, c’est l’aventure familiale prime pour Nichols sur le destin national. Derrière le classicisme de la mise en scène, le cinéaste livre un récit sans climax, dans le perpétuel refus de l’escalade dramatique. On peut déplorer cette mise en scène « loin des sommets« , comme c’était le cas dans ces colonnes lors de la présentation du film au dernier Festival de Cannes. On peut également l’admirer. Sous forme de chronique conjugale, il juxtapose les scènes quotidiennes tout comme Richard, maçon, assemble les parpaings pour construire des maisons pour d’autres. Le gros plan récurrent du ciment que l’on jette pour souder ensemble les parpaings d’un mur de fondation qui commence juste à s’élever joue comme la métaphore insistante de ce qui intéresse véritablement Jeff Nichols. Quel est le ciment de ce couple ? À cette image assénée lourdement, on préférera la très grande délicatesse avec laquelle il concentre son regard sur la quotidienneté du couple. Mildred repasse le linge, fait la cuisine, s’occupe des enfants qui sont passés de la promesse d’une annonce à la réalité d’une famille nombreuse. Richard répare la voiture, aide aux devoirs ou joue. Jamais l’un ou l’autre ne répondra à aux accusations de leur famille ou amis qui ne comprennent pas leur choix. Mais c’est dans la juxtaposition de ces scènes banales que Nichols cherche son véritable sujet, qui était déjà celui de ses films précédents, hantés par les dysfonctionnements de la famille : l’insondable mystère qui fait qu’une somme d’instants quelconques suffisent à fonder un foyer.