Accueil > Actualité ciné > Critique > Monsieur Lazhar mardi 4 septembre 2012

Critique Monsieur Lazhar

Vivre et apprendre, par Carole Milleliri

Monsieur Lazhar

réalisé par Philippe Falardeau

Le public français connaît peu le Québécois Philippe Falardeau. Pourtant, deux de ses trois longs-métrages sortis avant Monsieur Lazhar ont été distribués en France : La Moitié gauche du frigo (2002), film social sur les affres de la recherche d’emploi, et Congorama (2007), comédie loufoque avec Olivier Gourmet. Seul C’est pas moi, j’le jure (2008) n’a pas traversé l’Atlantique. Mais il est heureux que son quatrième film, mis en valeur par le réseau des festivals et une nomination aux Oscars, connaisse une sortie hexagonale. En effet, Monsieur Lazhar se révèle être une œuvre délicate et précise, capable de déployer des pistes de réflexion multiples sans donner de leçons hâtives.

Il est difficile de circonscrire en quelques mots le sujet de Monsieur Lazhar tant le film brasse des thématiques variées : clivages ethniques, différences culturelles, fossé générationnel sont autant d’enjeux passionnants, imbriqués au fil des séquences avec efficacité et finesse. Bachir Lazhar a d’abord été le protagoniste d’une pièce d’Évelyne de la Chenelière. Seul sur scène, ce personnage d’algérien expatrié au Québec racontait son expérience d’instituteur dans une école endeuillée suite au suicide par pendaison d’une enseignante. Fidèle à l’esprit du personnage et aux situations décrites dans la pièce, le film donne une place aussi importante à Bachir (Fellag) qu’à deux de ses élèves, Simon et Alice (Émilien Néron et Sophie Nélisse), seuls à avoir vu le corps inerte de leur institutrice. Le nouveau maître, décalé et maladroit, dicte Honoré de Balzac et emploie un vocabulaire grammatical obscur pour des élèves formatés par des techniques d’enseignement nouvelles. Mais, dans la salle de classe, deux mondes vont se rencontrer pour engager ensemble un processus de deuil difficile. L’excentrique Bachir Lazhar aide les enfants à s’exprimer plus librement, hors des séances réglementées avec la psychologue, alors que l’affection de la classe permet à l’instituteur de supporter la douleur d’un drame personnel.

La beauté de la photographie, saisissante à chaque plan, fait de l’école un personnage à part entière, à la fois labyrinthe et cocon. En concentrant essentiellement l’action dans l’enceinte de l’établissement, Philippe Falardeau prend le temps d’explorer l’incidence du drame sur chacun des usagers : enfants, professeurs, directrice, personnel technique, parents... Dans une scène consacrée aux exposés des élèves, Sophie Nélisse offre une performance poignante, tout en nuance, quand Alice dresse le portrait de sa belle école, à jamais souillée par le suicide de Martine Lachance. À de nombreux moments, l’émotion naît de la qualité du texte et de la justesse de l’interprétation, mais elle est toujours sous-tendue par le filmage élégant de cet espace clinique, à la clarté oppressante. La caméra réunit souvent les élèves et Bachir dans un même cadre, quand elle isole l’instituteur des autres adultes par le jeu de la profondeur de champ. Par le partage de leurs références culturelles, l’Algérien autodidacte et ses élèves québécois vont s’approprier l’espace de l’école pour lui redonner sa fonction de refuge.

Film sur la parole et sur les limites du langage, Monsieur Lazhar met en valeur le rythme de la langue française, qui réunit les protagonistes autour d’un médium commun sans pour autant leur permettre d’échanger. La musique de Martin Léon vient habiter les silences de cette communication enraillée par le traumatisme d’une mort spectaculaire. L’inconfort des adultes révèle la dimension toujours taboue de cet acte définitif, volontaire et (dans le cas présent) exhibitionniste. La colère des enfants rappelle la nécessité du dialogue face à un acte irrationnel. La difficulté collective à communiquer est rendue concrète par le travail d’élocution des comédiens, dont la voix peut avoir du mal à sortir dans certaines séquences. Souvent les mots sont arrêtés, les phrases interrompues, les dialogues heurtés. On chuchote et l’on crie, en passant par toutes les modulations vocales possibles. On n’ose rien dire, jusqu’à ce que la parole échappe au contrôle de son énonciateur, comme dans la scène où le jeune Simon, en larmes, avoue son sentiment de responsabilité dans la mort d’une enseignante attentive au bien-être de ses élèves. Ainsi la direction d’acteurs relève d’un travail d’une précision extrême, en parfaite adéquation avec les enjeux du discours.

Là où un autre donnerait l’impression de vouloir dire trop de choses en même temps, Philippe Falardeau trouve l’équilibre nécessaire pour faire de ce film une œuvre généreuse et réflexive. Engagé sans en avoir l’air, critique sans être démagogique, Monsieur Lazhar ne se contente pas de la force d’un sujet polysémique, mais captive du fait de l’intelligence de sa réalisation. Film sur le deuil, sur l’immigration, sur l’éducation, sur le rapport à l’Autre (qu’il s’agisse de l’étranger ou de l’enfant), Monsieur Lazhar possède un don rare : le pouvoir de ramener imperceptiblement chaque spectateur à sa propre expérience.

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