Dix ans après The Neon Demon et deux séries plus tard, Nicolas Winding Refn signe un nouveau film qui ne satisfera probablement personne : ni les aficionados, qui regretteront un petit objet moins ambitieux, ni les détracteurs, qui y verront sûrement le stade terminal de la glaciation de son cinéma d’esthète. Très mal reçu ici à Cannes, Her Private Hell vaut pourtant un peu mieux que ce qu’on en dit, même s’il entérine la bascule publicitaire de l’esthétique de Refn (qui griffe son générique, comme certains accessoires du film, de ses initiales, NWR), quelque part entre le spot Chanel et la flamboyance d’Argento. C’est, plus que jamais, un film-bocal, sans dehors ni fenêtre ouverte sur le monde : l’action prend essentiellement place dans la tour d’une ville (si l’on en croit le synopsis, il paraît que c’est Tokyo) dont les structures scintillantes baignent dans une épaisse brume. Il n’y a plus de réel ; on est dans la tête d’Elle (Sophie Thatcher), ou plutôt du cinéaste danois, qui installe un terrain de jeu fétichiste entre Bava, De Palma et Kubrick, le tout porté par un score assez magnifique (à une envolée de violons près dans le climax) composé par ce vieux génie de Pino Donaggio. Plus de réel, mais plus de récit non plus : on trouvera seulement trace d’une confuse histoire de rapports familiaux au parfum incestueux, et de la présence d’un mystérieux tueur, « The Leather Man », pure silhouette composée de cuir et d’un épiderme diamanté, qui s’amuse à ouvrir le corps creux des égéries de la mode arpentant de leurs robes argentées les cossus couloirs d’hôtels de luxe et de boîtes de nuit privées.
Si Winding Refn tombe plus d’une fois dans l’écueil du vase clos façon Bertrand Mandico, et peine à donner une profondeur à son déluge de miroitements, certaines scènes se dégagent toutefois, qu’il s’agisse d’un combat creusant le sillon d’Only God Forgives (le film dont Her Private Hell est peut-être spirituellement le plus proche) ou surtout d’une plongée dans une fête rythmée par des décharges stroboscopiques. La lumière devient ici une manière de fragmenter au sein d’un même plan les corps des actrices et une apparition du Leather Man, dont la tête menaçante semble disparaître par intermittence selon les projections de bleu et de rouge dans l’espace. Ce bloc, plutôt impressionnant, ne rachète certes pas des séquences plus dévitalisées et lointainement lynchiennes (à plusieurs reprises, on pense notamment à ses publicités pour Dior et Gucci), mais NWR reste capable de fulgurances hors de portée de la plupart des metteurs en scène présents cette année à Cannes. Même dans un film aux allures de coquille creuse.