Que ce soit à travers son générique d’ouverture écrit dans une typographie anachronique ou son ultime panneau « Fin », Adieu monde cruel, premier long-métrage de Félix de Givry, affiche explicitement son attachement au cinéma français des 1960 et 1970. À quelques détails près (des ordinateurs présents dans un commissariat), le cadre du récit pourrait d’ailleurs être celui de la France d’autrefois, avec ses ados qui s’envoient encore des lettres dans une petite ville de province intemporelle et son jeune héros Otto (Milo Machado-Graner, l’enfant aveugle d’Anatomie d’une chute) qui ne quitte jamais son blouson de cuir noir. Les références se font parfois plus frontales, à commencer par la voix off de la narratrice confiée à Françoise Lebrun. Quant au personnage d’Otto, il est directement l’héritier des jeunes héros des 400 coups, du Souffle au cœur, de Mes petites amoureuses ou de L’Enfance nue : après une tentative de suicide ratée, le garçon de quatorze ans choisit de vivre en marge de la société, se réfugiant dans des bâtiments abandonnés avant de trouver auprès de Léna un soutien qui mutera bientôt en relation amoureuse. Otto semble ainsi évoluer dans un monde imaginaire façonné par le cinéma – la narratrice assume d’emblée qu’il s’agit d’un « conte ». De ce parti pris antiréaliste, le film tire ses plus belles idées, surtout dans sa première demi-heure. La photographie accentue les contrastes pour faire d’Otto une silhouette fantomatique, se camouflant dans l’ombre des décors à la manière de Nosferatu. Il devient une figure spectrale, comme dans ce beau plan où il apparaît derrière un rideau blanc translucide. La mise en scène laisse alors planer l’idée qu’il a peut-être finalement réussi sa tentative de suicide, ce que corroborerait le fait que personne n’interagisse avec lui, à l’exception de Léna. Malheureusement, l’ambiguïté sera verbalisée par Léna elle-même, qui se demandera via la voix off si elle n’a pas tout imaginé.
Au-delà de cette maladresse, le véritable problème tient au fait qu’Otto ressemble moins à un personnage fantomatique qu’à un fantôme de personnage – un teint blafard, une frange brune et un blouson noir ne suffisent pas à figurer le mal-être adolescent. En convoquant aussi frontalement le cinéma de François Truffaut ou de Maurice Pialat, Félix de Givry se tire une balle dans le pied. Si chez eux la jeunesse tenait du territoire creusé par des fractures affectives et sociales, la douleur d’Otto s’apparente ici plutôt à un motif référentiel, qui disparait de toute façon rapidement au profit d’une romance adolescente plus conventionnelle. La conclusion d’Adieu monde cruel est, elle aussi, décevante : Françoise Lebrun y explicite la morale du film (quelque chose comme « même lorsqu’on croit que tout est perdu, on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve »), avant qu’Otto ne lise en off une lettre dans laquelle il présente ses nouvelles résolutions. La mutation d’une figure mal aimable en héros sympathique s’est s’achevée ; et avec elle, l’hommage à la Nouvelle Vague a basculé vers l’académisme.