Rien n’aura été épargné à cette 48ᵉ édition du Cinemed, des spectaculaires précipitations à l’origine du déplacement in extremis de la plupart des séances aux mouvements sociaux ayant entraîné l’annulation d’une journée de projection. Ce climat d’incertitude a néanmoins conféré une force supplémentaire aux films découverts, surtout dans les sélections documentaires, où plusieurs œuvres faisaient des liens intimes une forme de résistance à la violence du monde, à ses mutations ou à ses crises. Cochena, premier long-métrage du Portugais Diogo Allen, est de ceux-ci : le cinéaste suit Maria et Arménio, un couple de gitans, dans leur quotidien de débrouille et de précarité économique. L’idée principale du film, qui se dévoile petit à petit, est de souligner la place centrale du chant dans la vie quotidienne de leur communauté. Dans un style vocal proche du flamenco, les chansons permettent notamment de commenter en direct les événements vécus par ceux qui l’interprètent (par exemple, avant le mariage de sa fille, Arménio entame une chanson qui annonce la cérémonie). À d’autres endroits, ces scènes musicales revêtent une dimension plus cocasse, comme lors d’une messe officiée par un jeune homme peu économe d’effets lyriques, soutenus par des musiciens tout aussi emphatiques. C’est cependant quand il fait de cet héritage culturel une affaire de transmission que Cochena émeut le plus, dans une scène nocturne où un enfant, faiblement éclairé et entouré de personnes de tous âges, entonne un vibrant chant adressé à sa mère. À chacune de ses montées dans les aigus, encore fragilement maîtrisés, des exclamations proviennent de part et d’autre du public pour mieux l’encourager. Cette façon de faire société par la circulation de ce chant intemporel renferme une poésie dont la fragilité semble formalisée par la pénombre environnante.
C’est un autre genre de connexion poétique qu’explore Hassen Ferhani dans Alea Jacarandas, déjà remarqué lors du 57e Festival Visions du réel, où le cinéaste visite Alger aux côtés de son père Ameziane, journaliste et écrivain. Ce dernier évoque son amour de la ville par le biais d’une cartographie des nombreux jacarandas qui la peuplent, des arbres à la floraison mauve importés d’Amérique latine. « Les premiers déportés », dira dans un sourire Salim, ami qui accompagne Ameziane dans plusieurs de ses déambulations. Le dispositif du film étonne d’abord par la manière, quelque peu appuyée dans les premiers temps, avec laquelle le cinéaste met en scène ce dialogue avec son père. La récurrence des indications conservées en off (« OK, ça tourne », « Papa, tu peux parler pour tester le son ? »), supposées renforcer l’allure de making-of du documentaire, a quelque chose de trop systématique et tend à lisser la douce amertume qui se dégage des interventions d’Ameziane. Ces dernières émanent principalement de la lecture d’un roman qu’il est en train d’écrire, décrivant le lien romantique entretenu entre le héros et les fameux jacarandas. Le film superpose de la sorte deux discours différents – interviews du père face caméra et lecture d’extraits de son roman – auxquels s’ajoutent rapidement des répétitions de scènes d’un scénario écrit par le cinéaste. Cette mise en abyme de la fabrique d’un film ne convainc pleinement que lorsque Ferhani convoque dans son montage des images tournées par sa sœur et lui-même, alors adolescent, avec un caméscope DV. Dans ces archives tremblotantes, les enfants filment déjà leur père qui, face caméra, leur dit qu’il est ravi de l’achat de cette caméra aux potentialités infinies. Une collision des époques se produit alors, qui fait la beauté du film : le geste de Ferhani fait écho, plusieurs dizaines d’années après, à ces fragments du passé.
Un loup pour l’homme
L’un des documentaires les plus étonnants de cette édition aura certainement été Le Festin du loup de Jadran Boban, tourné dans une région reculée de sa Croatie natale, à la frontière de l’Union européenne. Des éleveurs de bétail s’y plaignent d’attaques croissantes de loups, dont ils imputent le retour sur leurs terres à un vaste complot du gouvernement et de l’UE, qui les achemineraient par hélicoptère. Jadran Boban a fait le choix d’une image numérique au piqué très défini et aux couleurs éclatantes qui nourrit un sentiment de trouble permanent. L’effet de ce choix esthétique sur la perception du décor est ostensible dans l’une des premières scènes, qui montre Ana, une fonctionnaire chargée d’enquêter sur la présence des loups, traverser en voiture un troupeau de vaches. Le contraste de l’image écrase la perspective et donne l’impression que les vaches filmées à travers le pare-brise ont été incrustées en postproduction. Le montage et le sound design participent de la création de cette atmosphère étouffante et comme à la lisière du réel, par la multiplication des survols d’hélicoptères, des plans sur les éoliens omniprésents dans le paysage, ou encore des visites de fermes en ruines par différents personnages. On comprend vite que la mise en scène participe d’une volonté d’adhérer, pendant un temps, aux thèses fantasques de ceux que rencontrent Ana et le documentariste : le cinéaste déploie ainsi une forme de réalisme magique teinté d’inquiétude, qui se mue peu à peu en une réflexion sur le sentiment de déclassement et d’exclusion de ce peuple persuadé que son appartenance à l’UE n’apporte aucun bénéfice. La démarche de Boban prend un tournant plus cynique lorsqu’il filme un sinistre centre-ville désert et aux fenêtres cloîtrées, dont un immeuble est affublé d’un tag affirmant « Il en faut peu pour être heureux ». La dernière partie du film confirme la part désenchantée de sa vision : il suit le parcours d’un petit troupeau de brebis, de la tonte manuelle par l’éleveur au dépeçage de l’une d’elles, à sa cuisson à la broche, jusqu’au rocambolesque découpage d’un crâne pour en déguster la cervelle étalée sur des toasts. Cette scène d’une violence absurde – pour parvenir à fracturer le crâne en deux, l’éleveur frappe sur son couteau à grands coups de bouteille de bière vide – met en lumière la question qui semble au fond intéresser Jadran Boban : qui, de l’homme ou du loup, fait montre de la plus grande cruauté ? Si cette interrogation finale est un peu attendue, le film se révèle en filigrane un remarquable portrait de la drôle d’époque que nous vivons, faite de suspicions exacerbées, de théories du complot, d’une violence sourde nichée dans toutes les strates de la société et surtout d’une incompréhension croissante du monde qui nous entoure.