Les arcanes du pouvoir
Après une mystérieuse séquence d’action qui montre l’exfiltration nocturne d’un homme pour des motifs que nous ignorons, Le Grand Jeu emprunte une pente plus nonchalante avec l’entrée en scène d’André Dussollier. Ce personnage énigmatique nommé Paskin, traîne sur la terrasse d’un casino où il fait la connaissance de Pierre Blum (Melvil Poupaud) qui lui assiste à un mariage. Comme dans L’Inconnu du Nord Express d’Alfred Hitchcock, la rencontre est moins fortuite qu’il n’y paraît, et Paskin semble autant être un manipulateur qui a savamment préparé son coup qu’une figure émergée de l’inconscient du jeune homme. Ce dernier est un ancien écrivain prometteur qui a renoncé, à quarante ans passés, à confirmer le succès précoce de son premier roman et se vante avec cynisme d’avoir abandonné toute velléité d’action pour s’adonner à une solitude misanthrope entre les quatre murs de sa chambre de bonne. L’homme d’influence Paskin lui avoue qu’il n’a jamais su s’arrêter de jouer avant de confier que son occupation consiste à « rendre des services » à des hommes politiques, et justement, il en aura bien vite un à demander à l’écrivain. Écrire un roman qui contribue à orienter l’opinion publique. L’excitation du jeu politique qui se trame dans les coulisses contre la connaissance qu’a le citoyen lambda de ces machinations politiciennes qui ne se dévoilent pas au grand jour : voici la première dialectique qui traverse le film à travers cette rencontre inaugurale.
Hybridation des genres
Le Grand Jeu ouvre donc une réflexion sur l’action politique par les idées et par la création artistique. Le destin des idées politiques appliquées à la littérature de Pierre Blum et de ses anciens frères d’armes en idéologie anarchique trouve un miroir dans la volonté de Nicolas Pariser de faire un cinéma politique. Ou plutôt, devrait-on préciser, comme dans ses courts métrage Le Jour où Ségolène a gagné, et La République, un cinéma dont l’idée politique représente le matériau que la fiction va travailler. Le personnage interprété par Bernard Verley le résume dans l’une des longues séquences dialoguées qui font la marque du film : « la politique, consiste en trois choses : les élections, l’exercice du pouvoir et le combat entre deux camps », reléguant le journalisme politique à celui de commentateur sportif. Ainsi, chaque personnage, à sa manière, pose la question de l’idéologie politique dans sa propre existence ainsi que dans la société. À l’encontre de la faiblesse d’une époque à s’emparer de ces questions, le film oppose le désir de mener une vie quotidienne politique, porté par les habitants d’une ferme. Cette communauté décroissante, tout employée à la culture de son jardin, prévoit des actes de sabotage qui peuvent évoquer l’affaire Tarnac, dont Pariser confie s’inspirer sans pour autant avoir enquêté réellement sur ses tenants et aboutissants. Penser le politique ou mener politiquement sa vie, voilà les deux tendances qui se font face dans Le Grand Jeu qui aime à cultiver la dualité. C’est ce qui se fait jour au travers des deux figures féminines : l’une que Pierre a aimée (Sophie Cattani), l’autre dont il va tomber amoureux. Cela transparaît aussi dans le rapport qu’entretient Pierre avec son passé : celui d’un avenir littéraire prometteur non actualisé. Mais celui également d’une croyance intime dans l’engagement qui a fini par se diluer avec le temps. L’une des belles idées est de renvoyer toujours Pierre à son passé, porté par ce qu’a pu incarner Melvil Poupaud comme jeune acteur. Pariser joue d’ailleurs de l’héritage « cinéma d’auteur » qu’apportent avec eux les deux acteurs masculins pour mieux détourner le genre du film d’espionnage dans la lignée de ceux tournés par Alain Delon dans les années 1970. Et c’est peut-être ce que l’on déplore à mesure que le film se déploie. À vouloir assumer une hybridité des genres et de sa construction, le film risque l’écueil de n’en réussir aucun. Ainsi, on ne peut s’empêcher de trouver dommage que le personnage de Clémence Poésy, jeune activiste idéaliste, polarise totalement le récit vers des enjeux de séduction, trahison, sauvetage qui éloignent le film de son ambition de constituer une réflexion sur la chose publique.