Dix ans après The Strangers, Hope arrive entouré d’une aura de film longuement attendu. On dirait presque qu’il s’en amuse, tant le film réserve de nombreuses surprises : la qualité principale de ce grand tour de manège tient à ce qu’il assume ses effets. Voilà une série B protubérante, dotée des moyens d’un blockbuster, qui remplit son but sans rajouter des couches narratives inutiles : pas de divorce qui se passe mal, pas d’histoire d’amour qui se noue à travers les épreuves, pas même de véritable sous-intrigue politique ; le récit s’articule juste autour d’une menace dont il faut se débarrasser. À ce titre, la première heure est de loin la plus réussie : on y suit principalement un policier un peu benêt, qui traverse un village de pêcheurs (le « Hope » du titre) dévasté par une créature mystérieuse. Na Hong-jin, très joueur, ne cesse de retarder l’apparition de la chose, le policier passant de béance en béance (des habitations littéralement trouées) comme s’il se préparait à être dévoré. Les coups de feu des habitants fusent de plus en plus, des cris gutturaux résonnent à travers les rues, mais la bête échappe toujours à la vue de l’homme. C’est la vieille leçon de La Féline : « moins on voit, plus on croit », disait Tourneur, ce qui implique de garder le monstre hors champ pour accroître la peur qu’il suscite. Lorsque ce dernier apparaît finalement (aux deux tiers de ce premier acte), Na ne laisse pourtant pas la tension retomber, au contraire : le film se relance, accélère, déborde presque dans une course-poursuite ahurissante, d’une vélocité et d’une lisibilité pas vue depuis les derniers Mad Max.
Passé cette longue entame, le film se relâche toutefois (narrativement et formellement) dans un long tunnel qui vient préparer la mise en orbite d’un nouveau bloc d’action conséquent. Le montage alterné, évoquant celui d’un épisode de mi-saison de série, est alors surtout l’occasion pour Na de muscler le versant comique du film, notamment autour d’une inénarrable séquence scatologique. On a souvent souligné, depuis Memories of Murder, à quel point le cinéma sud-coréen pouvait mélanger les genres, mais le metteur en scène ose ici un degré de bouffonnerie rarement atteint, qui s’avère moins une manière de creuser une distance par l’ironie que de ménager un chemin vers une autre forme de catharsis. Car il y a bien sûr un autre « monstre » dans le film : l’homme lui-même, dont la bizarrerie et les comportements erratiques se révèlent effrayants si l’on se met à la place de la créature. L’étrange larme numérique versée par la chose, lors d’un ralenti au cours de la première course-poursuite, nous invitait déjà à ce renversement de perspective. La dernière partie trace une voie plus singulière encore dans cette entreprise de décentrement. On ne dira rien du dernier quart d’heure, si ce n’est que c’est encore en jouant sur le hors-champ que Hope atteint une nouvelle échelle. Le film paraissait gigantesque ? Il était en vérité minuscule, suggère cet épilogue qui pourrait appeler une suite (non souhaitée : l’étrangeté et la beauté de la fin tiennent aussi à sa nature de promesse sans lendemain). Si pour en arriver là, le film tombe dans un crescendo parfois répétitif (les deus ex machina en pagaille), il a pour mérite de ne jamais lâcher sa logique chaotique et son approche fondamentalement ludique. Pas sûr qu’il s’agisse de l’événement espéré, mais on se sera au moins bien amusé.