Subversion conservatrice
De manière assez systématique, façon manuel du parfait petit scénariste subversif, Leslye Headland dans Bachelorette prenait à rebours la comédie en substituant aux conventionnels groupes d’hommes middle-age en quête de séduction facile une bande de minettes plus dysfonctionnelles les unes que les autres. Se présentant comme une version féminine de The Hangover (Very Bad Trip en français), le film reprenait le sacro-saint motif de l’enterrement de vie de jeune fille pour cocher paresseusement toutes les cases associées au genre. Explorant le mauvais goût à travers un casting super calibré de personnages présentant chacune leur petite marginalité (la control freak, la grosse, la vénale…), le film conservait toujours sur ses anti-héroïnes ce petit air supérieur qui cache mal son moralisme derrière une apparente provocation.
Quel drôle de chemin…
De même, si les personnages de Jamais entre amis se prétendent chroniquement infidèles, c’est pour mieux se montrer fleur bleue. Jake et Lainey se retrouvent par hasard à une réunion de sex-addicts douze ans après avoir perdu ensemble leur virginité à l’université. Il se dit incapable d’être fidèle par peur de l’engagement, elle s’avoue dépendante à sa relation avec un gynécologue indifférent fiancé à une autre. Ils décident de s’épauler dans leurs échecs sentimentaux et se jurent de ne jamais consommer leur relation pour ne pas perdre la complicité qui les unit d’emblée. Le faux couple finira bien entendu par en devenir un vrai. Que dis-je, par devenir LE couple parfait, celui qui rigole même en faisant ses courses, parle de sexe sans tabou et mange de la glace devant la télé.
Dans New York-Miami de Frank Capra, il fallait à Clark Gable et Claudette Colbert traverser tous les États-Unis et, sur les routes, se frotter à la rencontre de la société américaine pour s’avouer un amour contraire aux conventions sociales. Dans cette autoroute à la signalisation omniprésente qu’est le scénario de Jamais entre amis, peu de chance de manquer un virage. Jake et Lainey n’ont qu’à traverser quelques blocks new-yorkais et fréquenter ensemble des restaus branchés ou une birthday party d’enfants autour d’une piscine pour se rendre compte qu’ils sont faits l’un pour l’autre. L’amour apparaît comme un signe extérieur de réussite, ni plus ni moins que la voiture électrique de luxe, dont la marque est hurlée par un personnage dans un placement de produit d’un rare manque de subtilité.
Pathologiquement normatif
C’est déjà dans ce type de scénario de la transformation de paumés en bons citoyens que s’illustrait Jason Sudeikis (ici, Jake), au côté cette fois-là de Jennifer Aniston dans Une famille en herbe (We’re the Millers), où une brochette de marginaux (une strip teaseuse, un dealer, un puceau solitaire et une ado fugueuse) se déguisait en parfaite famille moyenne de suburb avant de (presque) devenir la caricature qu’ils moquaient et de se ranger du côté des forces de l’ordre pour s’amender de leurs errements passés.
Si Jamais entre amis donne à ses deux gros romantiques de personnages un passé sexuel débridé, c’est pour jouer le dialogue ouvertement explicite. C’est parfois assez drôle, il faut bien le reconnaître, et dans le rôle de Lainey, Alison Brie est certes adorable. Mais cela ne sauve pas la petite hypocrisie qui fait que le libertinage ne peut pas être autre chose qu’une pathologie et que si ces deux névrosés du sentiment se rencontrent, c’est pour mieux guérir de leur déviance. Derrière une apparente liberté de ton du dialogue se niche en fait un conservatisme plutôt cucul qui n’a de cesse d’opposer sexe et engagement, jusqu’au clin d’œil du finale en route vers l’autel, ça va de soi.