La Prima Linea

La Prima Linea

de Renato De Maria

  • La Prima Linea

  • Italie2009
  • Réalisation : Renato De Maria
  • Scénario : Sandro Petraglia, Ivan Cotroneo, Fidel Signorile, Renato De Maria
  • d'après : le livre Miccia Corta
  • de : Sergio Segio
  • Image : Gianfilippo Corticelli
  • Montage : Marco Spoletini
  • Musique : Max Richter
  • Producteur(s) : Andrea Occhipinti, Jean-Pierre Dardenne, Luc Dardenne
  • Interprétation : Riccardo Scamarcio (Sergio Segio), Giovanna Mezzogiorno (Susanna Ronconi), Fabrizio Rongione (Diego)...
  • Date de sortie : 14 avril 2010
  • Durée : 1h40

La Prima Linea

de Renato De Maria

Les mains sales


Les mains sales

Prima Linea a été, pendant les années de plomb, le groupe armé d’extrême gauche le plus important en Italie après les Brigades rouges. Renato De Maria prend ici le parti de raconter cette période à partir de l’autobiographie d’un des fondateurs de Prima Linea, sorti de prison en 2004, Sergio Segio. Grâce à un dispositif narratif remarquablement maîtrisé (fait de flash-backs enchâssés), le cinéaste tient ensemble l’histoire de l’Italie des années de plomb, racontée du point de vue d’un ex-terroriste, et une belle histoire d’amour. Le cinéaste signe ici une mise en scène qui va à l’essentiel, sans « romantisme de mauvais aloi », dirons-nous pour reprendre un propos des frères Dardenne sur le film, dont ils sont co-producteurs.

15 janvier 1983, Sergio Segio reçoit un appel : une voix féminine lui fixe un rendez-vous. C’est un guet-apens, il le sait, mais ne prend pas son arme, et se jette dans la gueule du loup. Séquence suivante : 1989, prison Le Nuove, Turin. Sergio, face à la caméra, raconte son passé d’activiste dans le groupe terroriste d’extrême gauche, Prima Linea. Des années de plomb italiennes, un épisode a aujourd’hui valeur de symbole : l’enlèvement et le meurtre d’Aldo Moro par les Brigades rouges en 1978, mis en scène en 2003 dans le très beau Buongiorno, Notte. Renato De Maria ne tient pas à marcher sur les plates-bandes de Marco Bellocchio : il aborde par un autre biais cette période sanglante de l’histoire italienne, en adaptant à l’écran le récit autobiographique de Sergio Segio, Miccia Corta, paru en 2005, soit un an après la sortie de prison du terroriste. La Prima Linea navigue donc dans les méandres du terrorisme italien de la fin des années 1960 aux années 1980, en suivant au plus près les faits et gestes – la contestation puis la lutte armée – d’un de ses protagonistes. Avec, comme cœur de la narration, la libération spectaculaire, en 1982, de sa dulcinée, la belle Susanna, également membre du groupe, enfermée dans la prison de Rovigo. On se réjouit alors que Renato De Maria parvienne à éviter deux écueils : mettre en scène le terrorisme comme une geste héroïque d’un côté, faire des événements historiques la toile de fond ou le faire-valoir d’une histoire romantique de l’autre.

Le dispositif narratif, tout d’abord, permet d’instaurer une distance par rapport aux personnages : l’instance narrative principale est le Sergio Segio de 1989, qui tout en regardant le spectateur droit dans les yeux, dresse le bilan sans concession de son engagement passé. Au fond, leur lutte révolutionnaire se leurrait elle-même à coup d’idéaux déconnectés des réalités. Nous nous sentions comme des guerriers se battant pour la libération du Tiers monde, dit-il : c’était se tromper de terrain, se tromper de combat. À partir de là est mise en scène, en flash-back, la journée du 3 janvier 1982, celle de l’attentat fomenté par Sergio contre la prison de femmes où est enfermée Susanna. Racontée heure par heure, cette journée est elle-même entrecoupée de flash-backs, dans lesquels le jeune homme en route pour son ultime attentat, se remémore son passé d’activiste depuis la fin des années 1960, sa rencontre avec Susanna, le passage à la lutte armée au sein de Prima Linea au milieu des années 1970, les attentats, sa famille. Cet enchâssement de temporalités, parfaitement maîtrisé par le cinéaste (qui l’utilise entre autre pour rythmer son film avec une grande efficacité), lui permet de toujours maintenir un regard critique sur les protagonistes (le regard que Sergio Segio porte sur ses années de lutte), tout en leur conservant jusqu’au bout une vraie sympathie. Renato De Maria nous intéresse donc à ses personnages, nous épargnant d’un côté le bourbier de l’empathie, et évitant de l’autre de faire de nous le froid tribunal décidant d’une condamnation cathartique.

La Prima Linea réussit là où le récent Rêve italien de Michele Placido échouait (filmer sa propre histoire n’est pas gage de réussite) avec son sentimentalisme vaguement mièvre et ses personnages d’une seule pièce : tenir ensemble deux lignes principales, l’une politique, l’autre, sentimentale, sans subordonner l’une à l’autre (généralement, c’est l’histoire d’amour qui l’emporte : c’est toujours plus facile de jouer sur la corde sensible pour faire passer les faiblesses de la mise en scène ou les déficiences du scénario) : et donc sans jamais tomber dans un romanesque de pacotille. N’attendez pas de preux chevalier libérant sa dulcinée enfermée dans sa tour-prison, sous la garde de dragons-mâtons, de déclarations romantiques au son tragique des mitraillettes, de choix cornéliens mis en scène sur une musique grandiloquente : si Renato De Maria met en scène des personnages divisés, travaillés de doutes sur la légitimité de leurs engagements, eux-mêmes blessés par le mal qu’ils font à leur famille, il parvient à une grande justesse de ton au moyen d’une sobriété efficace des dialogues et de la mise en scène. Parier sur Giovanna Mezzogiorno et Riccardo Scamarcio pouvait être périlleux : c’était prendre le risque de mettre ensemble l’épouse tragique du Duce (Vincere) et la figure de l’amoureux-transi-mais-traître-malgré-lui-de-sa-belle (Le Rêve italien). Deux héros romantiques à souhait. Mais la première quitte ici sa superbe composition opératique pour incarner un personnage non moins beau (et non moins intransigeant) tout en tension contenue et froide maîtrise, et le second parvient heureusement à faire oublier son jeu un peu niais du Rêve italien pour endosser le rôle d’un personnage décidé, mais jamais monolithique. C’est d’une voix rapide et nette qu’il raconte son histoire, presque informative, sèche : lourde de la simple précision des mots qu’il emploie pour parler de son engagement pour la lutte armée et de son amour pour Susanne.

Le cinéma italien éprouve sans nul doute le besoin de se confronter à ses années de plomb, de Cadavres exquis (Francesco Rosi, 1975) à Romanzo Criminale (Michele Placido, 2005), mais aussi plus largement aux obscurités de son histoire sociale et politique : de se pencher sur les aspects troubles du pouvoir (pensons à Il Divo, mais aussi à des films moins « spectaculaires » comme Biutiful Cauntri), aussi bien que sur les difficultés, les ambiguïtés, hésitations, impasses ou contradictions des mouvements de contestation. La Chiara de Buongiorno, Notte perdait pied elle aussi entre la foi absolue exigée par l’engagement révolutionnaire et les sentiments humains que la lutte armée bat en brèche. Dans La Prima Linea, choisir ou non de mettre à mort le juge Alessandrini ne va pas de soi : c’est lui qui avait découvert non seulement que les attentats de la place Fontana était le fait de l’extrême-droite, mais surtout que cette main était armée par la main encore plus sale de l’État. Mais voilà qu’il s’attaque désormais aussi aux organisations d’extrême-gauche… Puis certains camarades font de la délation : peut-on les laisser en vie ? Chaque crime est potentiellement un cas de conscience, ou du moins, s’il le devient, il ruine la possibilité de l’engagement. Chaque crime coupe un peu plus le mouvement de sa base populaire : Prima Linea est la première ligne d’un cortège qui n’existe pas, lui dit son plus proche ami. En collant ses personnages au plus près, Renato De Maria met aussi en évidence leur isolement croissant : le cadre les enferme quand ils sont en extérieur aussi sûrement que tous les lieux où ils se cachent, aussi sûrement que cette Venise dont Sergio fait sa base tout en sachant que la ville est, par nature, un piège.

Le cinéma italien éprouve donc sans nul doute le besoin de se confronter à son passé, mais l’anamnèse ne se fait pas sans douleurs : dès l’annonce du projet, le film fit en Italie l’objet de débats, d’attaque, d’inquiétudes. Un film sur des terroristes-héros, craignait-on. Pour garder sa liberté, Andrea Occhipinti, le producteur, renonça à l’aide publique au financement d’un million et demi d’euros. « J’ai toujours pensé qu’il valait mieux raconter, parler, plutôt que se taire (…) pour que ce passé ne nous conditionne plus aujourd’hui. » Le spectateur voulu par Renato De Maria est à l’image de ce Sergio Segio nous regardant droit dans les yeux : capable de regarder son histoire en face.

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