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L’Accident de piano

L’Accident de piano

de Quentin Dupieux

  • L’Accident de piano

  • France 2025
  • Réalisation : Quentin Dupieux
  • Scénario : Quentin Dupieux
  • Image : Quentin Dupieux
  • Décors : Joan Le Boru
  • Producteur(s) : Hugo Sélignac
  • Production : Chi-Fou-Mi Productions
  • Interprétation : Clara Choï, Jérôme Commandeur (Patrick Balandras), Adèle Exarchopoulos (Magalie Moreau), Sandrine Kiverlain (Simone Herzog), Karim Leklou (Roméo), Sava Lolov, Georgia Scalliet, Gabin Visona...
  • Distributeur : Diaphana Distribution
  • Date de sortie : 2 juillet 2025
  • Durée : 1h28

L’Accident de piano

de Quentin Dupieux

Le mec qui faisait des films avant


Le mec qui faisait des films avant

« C’est qui Steven Spielberg ? » demande naïvement à sa coiffeuse Magalie Moreau (Adèle Exarchopoulos), une star des réseaux sociaux. La réponse qu’elle lui donne (« Un mec qui faisait des films avant ») ancre le film de Quentin Dupieux dans un présent où le cinéma et ses auteurs auraient été tout simplement effacés pour être remplacés par des contenus courts, typiques du nouveau langage visuel mis à jour par TikTok, où le prosaïque cohabite avec le loufoque. Les vidéos de Magalie présentent pourtant une particularité au regard du tout-venant qui circule sur le réseau chinois : elles mettent en scène des expériences de souffrance extrême allant de l’automutilation (passer sa main sous une machine à coudre, par exemple) au body art amateur (se faire broyer les jambes par un lave-linge, avoir le visage détruit par un boxeur). L’ultime performance, qui donne son titre au film, consiste à se faire écraser par un piano suspendu à l’aide d’une grue. Quelque chose coince toutefois un peu dans le propos satirique du film, celui-ci ne regardant peut-être pas tant le présent que le passé. Âgé aujourd’hui d’une cinquantaine d’années, Dupieux n’appartient pas à la génération TikTok ; les premières vidéos de Magalie sont d’ailleurs enregistrées sur des cassettes avant de s’adapter à des formats plus contemporains. D’une époque à l’autre, ce qui se dessine néanmoins (et cette idée est sans doute chère à Dupieux) est la pérennité d’une forme d’idiotie évoquant par moments l’esprit de Jackass, l’émission de cascades white trash qui fit les beaux jours de MTV au début des années 2000.

Le projet du film n’est donc pas tant celui de la satire de notre dépendance aux réseaux que d’un retour à une forme d’artisanat, voire d’amateurisme (les premières vidéos de Magalie sont littéralement tournées à la maison), projet plutôt resté lettre morte chez Dupieux depuis Le Daim où le personnage de Jean Dujardin se vivait déjà comme le héros d’un film et cherchait les moyens de le tourner. Projet paradoxal, il faut le souligner, car tout en renouant avec l’esthétique aride de la période américaine de Dupieux, les vidéos réalisées par Magalie se montrent incapables d’en retrouver vraiment l’esprit. Elles relèvent au contraire d’un certain calcul (comme toute star d’internet, elle se professionnalise) et sont jetées en pâture à une communauté pour laquelle le film n’a manifestement aucune empathie (voir le personnage de fan sans cerveau incarné par Karim Leklou). Mais passons sur ces contradictions pour regarder la position étrange que le film adopte. Cette étrangeté tient d’abord au casting, opposant deux registres de jeu : la crétinerie assumée pour Adèle Exarchopoulos et l’intellectualisation bourgeoise pour Sandrine Kiberblain, qui joue le rôle d’une journaliste tentant de comprendre le sens de l’« œuvre » de Magalie. Entre ces deux pôles, Dupieux se situe clairement du côté de son personnage principal et la profession de foi de Magalie pourrait tout aussi bien être la sienne : ne pas bâtir d’œuvre, ne pas chercher de sens, faire comme le facteur — toujours un peu la même chose.

Dumb and dumber

Sauf que le film nous oblige à adopter la position de la journaliste, donc à être un peu critique et réflexif. Par exemple, on relève que le chalet où Magalie est venue prendre du repos en compagnie de son assistant (Jérôme Commandeur) est aussi sinistre que le commissariat d’Au poste !. Cette prédilection de Dupieux pour les espaces vides, fonctionnels ou désincarnés (on pourrait citer aussi le restaurant routier du Deuxième acte et la salle de théâtre clairsemée de Yannick) donne le sentiment qu’il creuse film après film le décor de sa propre tombe et que tout le cinéma français, d’Alain Chabat à Louis Garrel en passant par Vincent Lindon, porte son cercueil (d’où la récurrence d’une tonalité morbide ici littéralement incarnée par le bois du chalet, qui sent le sapin). Si l’apparition de Sandrine Kiberlain dans le deuxième acte du film apporte une structure plus dynamique, celle-ci, comme souvent chez Dupieux, n’aboutit pas à une synthèse très convaincante, l’histoire ayant beaucoup de mal à se conclure.

Entre un début sinistre et une fin laborieuse, on aura pourtant le sentiment d’avoir vu, au milieu de L’Accident de piano, le meilleur de Dupieux. Cette réussite (relative) repose essentiellement sur Adèle Exarchopoulos : ses difficultés d’élocution, ses soupirs enfantins, ses petits sourires en coin et sa bêtise assumée font de Magalie un grand personnage idiot et immature, plus proche de l’univers de frères Farrelly que de celui de la comédie française populaire, que Jérôme Commandeur semble devoir incarner. Avec elle, le film régresse, s’ouvre au passé, à l’enfance et aux « jackasseries » dans lesquelles se reflètent aussi la mélancolie de Dupieux, sa nostalgie de la liberté, sa fantaisie et sa folie perdues. Le « mec qui faisait des films avant », en somme, c’est lui.

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