Ultime film de Terence Davies, mort il y a quelques mois, Les Carnets de Siegfried retrace la vie du poète Siegfried Sassoon et ses amours contrariées. Dans la lignée de ses films précédents (Distant Voices, Still Lives, Of Time and the City), Terence Davies travaille une forme qui cherche à restituer la logique propre du souvenir : en envisageant la mémoire poétiquement, comme un jeu d’échos et de rimes, il la relie ici à l’activité littéraire du personnage principal. La structure éclatée du film en découle, jouant d’une certaine discontinuité narrative afin de restituer le cours hasardeux des réminiscences. Au moyen d’ellipses brutales, plusieurs séquences semblent ainsi abrégées sans raison, tandis que certains personnages sont évacués du récit avant de réapparaître plus tard. De la même manière, un détail ouvre parfois sur un autre, au gré d’une mémoire qui travaille par et pour elle-même. Lors d’un plan où le personnage est allongé dans son lit, des souvenirs douloureux remontent à la surface par l’entremise d’un panoramique : la chambre se dissout doucement dans l’image de celle que le poète occupait dans un hôpital de guerre, entouré par les blessés agonisant et hurlant sous leurs draps. C’est dans ces jeux de transitions, troublant parfois l’inertie dans laquelle le film se complaît, que réside la beauté fragile de ces Carnets.
Car hélas, les scènes que relient ces enchaînements inspirés se révèlent moins singulières. En voulant fixer des souvenirs mouvants, le cinéaste fige dans le même temps sa mise en scène et sa reconstitution. Si le calme souverain régnant sur le film pourrait émouvoir par son aspect funèbre, ce goût pour la suspension temporelle (cf. certains « silences qui en disent long » ponctuant les dialogues) n’est pas sans lourdeur. En témoigne la séparation entre Siegfried et l’un de ses amants au tiers du film : lorsque ce dernier demande au poète de s’attarder un instant sur le perron, la caméra s’immobilise pour cadrer les deux personnages, insistant sur le caractère solennel du déchirement silencieux. L’autre problème du film tient par ailleurs à son côté bizarrement uniforme, en dépit des raccords évoqués plus haut, l’ensemble s’apparentant souvent à une suite de vignettes soigneusement reliées. On les regarde défiler comme on feuilletterait l’album photo d’un autre : avec un intérêt poli mais désaffecté.