Pourquoi Mickey 17, et pas 14 ou 15 ? La question paraît de prime abord triviale : le nouveau film de Bong Joon-ho montre d’emblée que le dénommé Mickey (Robert Pattinson), pauvre Terrien un peu idiot qui rejoint une expédition spatiale en tant que « expandable », n’est qu’un clone parmi d’autres. Principe simple, qui augure son lot de situations burlesques : Mickey se voit confier les missions les plus périlleuses, qui conduisent invariablement à son trépas. Son corps est ensuite jeté à la déchetterie, recyclé, recomposé via une sorte d’imprimante 3D géante, puis « rechargé » de sa mémoire, stockée dans un disque dur ressemblant à une brique effritée. Et ainsi de suite, d’accidents en tests médicaux, pour faire de la carcasse du prolétaire le vaisseau d’une dénonciation supposée mordante du capitaliste moderne. Car de fait, le nombre a bien son importance ; il synthétise même la finalité du film. 2017, c’est l’année où Donald Trump est entré en grandes pompes à la Maison-Blanche, et cette date cristallise désormais, avec un peu de recul, une bascule vers un après aux contours toujours fluctuants – de l’autre côté de l’Atlantique, l’Histoire est encore en train de s’écrire, avec son panthéon de figures monstrueuses, au sommet duquel règne l’hydre trumpo-muskienne. Dans le roman d’Edward Ashton qu’adapte ici Bong Joon-ho, le personnage de Kenneth Marshall, avatar évident de l’actuel président des États-Unis (Mark Ruffalo va jusqu’à épouser son timbre de voix et la musicalité bizarre de son phrasé), avait pour prénom Hieronymous – soit une variation sur Hieronymus, le prénom que s’était choisi Jérôme Bosch (et qui reste le sien en anglais). Trump-Bosch (ou du moins ses créatures infernales), même combat ? L’hypothèse, intéressante (mais que le film ne creusera pas, comme bien d’autres choses), ferait de Marshall le roi ridicule d’un pandémonium grotesque, ici la planète glaciale de Niflheim.
Effacé
Mickey 17, donc, est une farce politique, et puisque le film entend accumuler les signes de contemporanéité afin de prendre le pouls de l’époque, il faut d’abord juger de sa réussite par ce prisme. La tentation politico-satirique n’est pas nouvelle chez Bong Joon-ho et n’a jamais constitué son point fort (cf. sa propension à la peinture à gros traits de la lutte des classes, dans Snowpiercer, Okja ou même Parasite) ; on pouvait dès lors raisonnablement craindre de voir le cinéaste s’avancer plus franchement sur ce terrain, de surcroît pour parodier la figure de Trump. À ce stade, il paraît désormais acté que le Trump se prête à la fois très bien à la parodie, mais que cette parodie, aussi temporairement réussie soit-elle (exemplairement, celle d’Alec Baldwin dans Saturday Night Live), se révèle in fine d’une efficacité satirique à peu près nulle, tant elle reste en deçà de la réalité. Le récent The Apprentice en attestait : Ali Abbasi entendait vainement égratigner une figure sur laquelle tout glisse avec une réussite insolente. Bong Joon-ho aurait gagné à suivre l’exemple de Matt Stone et Trey Parker, les créateurs de South Park, qui après avoir brillamment peinturluré l’ascension politique de Trump par l’entremise de Monsieur Garrison, avaient fini par abandonner leurs velléités de tourner en dérision celui qui se charge très bien tout seul de se ridiculiser, sans que cela entame pour autant son capital politique. Le Coréen, lui, tombe à pieds joints dans le piège : il livre une fable immédiatement périmée et ringarde, à la remorque du réel, si en retard qu’on la regarde avec un mélange de consternation et d’embarras.
Dans un dialogue situé à la fin du film, l’un des personnages entend rabattre le caquet de Marshall en lui rappelant qu’avant de s’improviser colon, il fut défait deux fois dans les urnes (là encore, le chiffre à son importance : le film anticipait la défaite de Trump en 2024) pour conserver, puis regagner son poste de député. Le tycoon joué par Ruffalo accuse le coup, la mâchoire fermée, comme si la pique faisait son effet ; pendant ce temps, le vrai Trump découpe à la tronçonneuse l’État fédéral dans un pays encore sonné par sa triomphale élection de novembre dernier. La fin va encore plus loin : Mickey s’imagine, dans une scène présentée comme un cauchemar, un possible retour du tyran, avant de faire exploser pour de bon cette perspective. Le titre du film réapparaît alors, actant la disparition définitive du nombre 17 et son remplacement par le nom de famille de l’expandable. L’effet a un double sens : d’un côté, Mickey est ramené à sa condition d’être humain, et plus de chair à saucisse. Mais de l’autre, il participe aussi à tourner la page de la date honnie : de 2017, borne qui marque symboliquement l’avènement d’une période sombre, on en aurait enfin terminé. On sait que le film, annoncé pour l’année dernière, a vu sa sortie repoussée, officiellement pour parfaire sa post-production. Il n’empêche que cette circonstance atténuante ne bouleverse pas le fond de l’affaire : la charge anti-trumpienne que ménage le film a la même efficience que le discours d’un Joe Biden des mauvais jours alarmant sur les périls du fascisme. Mickey 17 ambitionnait de toucher du doigt la jouissance cathartique d’un effacement de l’Histoire ; il se retrouve, par un retour de bâton, condamné au rang de présage raté et naïf, qui finira, comme son personnage principal, à la poubelle.
Recyclé
Si l’on s’attarde autant sur la part politique du film, c’est aussi parce que ce dernier ne restera pas dans les annales pour ses vertus spectaculaires : il s’agit de l’œuvre la moins stimulante de Bong Joon-ho, dont la mise en scène se fond dans un imaginaire à la Terry Gilliam aussi périmé que son allégorie. Bonne idée pourtant que ce principe du recyclage : Mickey, comme on le voit dans une série de vignettes intégrées à une logique de clip, est un déchet né du déchet, qui tombe tel un étron de l’orifice technologique répliquant à loisir son corps rejuvénilisé. Mais Bong Joon-ho, au-delà du commentaire sur le technicisme prédateur du capitalisme, ne tire pas beaucoup de matière de ce principe, jusqu’à louper ce qui devrait constituer son acmé en termes de potentialités scéniques et ludiques – la coexistence de deux Mickey distincts, ouvrant sur une dichotomie entre deux versions (l’une gentille et molle, l’autre brutale et téméraire), ainsi que sur un début de plan à trois rapidement escamoté. Le fait est que Mickey 17 est davantage un film recyclé qu’un film sur le recyclage, et qu’on ne trouvera nulle trace, ni dans les plans, ni dans la construction des scènes, de la signature de ce cinéaste un peu surfait, il faut bien le dire, qu’est Bong Joon-ho. Il en va de même pour les acteurs : on n’a jamais vu Robert Pattinson, qui adopte un accent outrancier d’abruti hébété, aussi approximativement dirigé que dans ce film mal fichu.