À contre-pied de ce que le titre français laisserait présager, Troublez-moi ce soir n’a rien du marivaudage léger entièrement dédié à la plantureuse Marilyn Monroe. Supervisé par un réalisateur qui n’est pas vraiment passé à la postérité, le film ne brille pas pour l’inventivité de sa mise en scène mais reste pourtant une véritable curiosité : avec ce premier grand rôle, l’icône glamour dévoile une facette méconnue de son jeu d’actrice.
En 1952, Marilyn Monroe, qui commence déjà à se faire un petit nom à Hollywood grâce à quelques apparitions remarquées dans les grands films de l’époque (Eve de Mankiewicz, Quand la ville dort de Huston) est alors sous contrat avec la Fox qui cherche à lui offrir son premier grand rôle. Un an avant sa composition légendaire dans Niagara, la jeune actrice a l’habitude de jouer les ingénues (Les hommes préfèrent les blondes, Chérie, je me sens rajeunir, tous deux signés par le génial Hawks) et ne se voit pas confier de rôle sérieux à hauteur de son potentiel dramatique. C’est probablement pour répondre à ce manque que l’actrice de vingt-six ans est embarquée sur le tournage de Troublez-moi ce soir, étrange pièce filmée dans laquelle elle incarne une jeune femme totalement borderline qui se voit confier – on a bien du mal à comprendre pourquoi – la garde d’une gamine logeant avec ses parents dans un hôtel de luxe. L’intervention d’un dragueur indélicat (Richard Widmark) va raviver un certain nombre de traumas (la perte d’un fiancé dans le Pacifique) et faire basculer la jeune femme dans les tréfonds de sa mélancolie.
Le mythe Monroe n’est pas encore en place et pourtant, le réalisateur retarde habilement l’arrivée de la star dans le film. D’abord centré sur la liaison houleuse entre Widmark et sa compagne (première apparition renversante d’Anne Bancroft), Troublez-moi ce soir laisse peu d’idées sur la place à prendre pour la célèbre actrice. Et pourtant, au bout de quelques minutes, la voici qui pénètre dans le hall de l’hôtel, quintessence précoce d’une évanescence inaccessible qui n’aura de cesse de nourrir la légende. Son entrée va rapidement bouleverser la hiérarchisation de personnages et laisser se disséminer un mal insondable là où ne règnent qu’ordre et glamour. Ce fut un vrai pari de confier ce rôle à Marilyn Monroe et force est de reconnaître que l’actrice embrasse les travers de son personnage avec une empathie qui le sauve de la caricature. Les désordres psychologiques ont le vent en poupe à Hollywood depuis la démocratisation de la psychanalyse, et le film ne rechigne pas à exhiber des symboles un brin démonstratifs sur la nature psychotique de son héroïne (poignets bardés de cicatrices, gestes brusques). À cela s’ajoutent quelques lourdeurs scénaristiques qui peinent à rendre cette histoire vraiment crédible, la faute à une écriture parfois un peu grossière qui ne permet pas à tous les personnages de laisser éclore leur potentiel (la petite fille gardée, par exemple).
Et pourtant, le film ne cesse d’intriguer. Tout d’abord parce que, soixante ans après sa sortie sur les écrans, il est difficile de ne pas tenter un parallélisme entre le destin tragique de l’actrice et ce personnage qui, devait-on penser à l’époque, était à mille lieues de ce qu’elle était réellement. Inquiétante et impulsive, elle parvient à trouver un équilibre précaire entre dangerosité et pathétisme en injectant continuellement de l’humain dans ses tentatives criminelles. Beaucoup d’acteurs et d’actrices ont pu se casser les dents en jouant la folie (on pense par exemple à Robert Taylor dans Lame de fond de Minnelli) mais Marilyn Monroe, en disciple appliqué et intelligent de la méthode Actor’s Studio, parvient à attraper quelque chose qui lui permet de dépasser définitivement le stade de la performance. Sans elle, le film n’aurait qu’un intérêt limité (probablement aux jolies chansons interprétées par la toute jeune Anne Bancroft), la faute à une mise en scène sans génie qui, à l’exception près d’une scène qui anticipe Fenêtre sur cour d’Hitchcok, se limite à une mise en espace qui emprunte trop au théâtre. Mais l’intérêt de (re)voir ce film aujourd’hui dépasse les limites d’un tel dispositif car Troublez-moi ce soir est une véritable hagiographie de la star prématurément disparue, aujourd’hui mise à l’honneur par les Cinémas Action.