Petit polar de série B, trop prévisible pour vraiment emballer, Un tigre parmi les singes vaut surtout pour la prestation haut de gamme de Toni Servillo. Après Gomorra, Il Divo, et le récent Una Vita Tranquilla, il confirme son statut de star incontournable du cinéma italien.
Il suffit d’arpenter les travées d’un marché du film – à Cannes, Berlin, ou Toronto – pour comprendre que le cinéma international préfère le conservatisme à l’expérimentation, aime qu’un long-métrage puisse rentrer dans une case prédéfinie, par flemme intellectuelle sans doute mais surtout par pragmatisme financier.
Acheteurs et vendeurs savent que les spectateurs sont des clients comme les autres, préférant souvent aller voir en salles obscures ce qu’ils connaissent déjà que de prendre le risque de la découverte. Ce comportement explique le succès actuel des suites, tout autant que le raz-de-marée enregistré par Minuit à Paris. L’intégration des grands auteurs aux lois du marché ont en effet conduit à exacerber l’effet de signature, qui flatte la reconnaissance des cinéphiles et les pousse dans les salles : Woody Allen est autant un artiste de génie qu’une marque de référence.
Par conséquent, beaucoup de films finissent par renvoyer au cliché accompagnant la cinématographie de leur pays respectif. Les Français sont dans l’intime, mais peu présents dans le film de genre. La Corée du Sud aime le thriller mâtiné de social, tandis que la nouvelle vague allemande analyse à n’en plus finir le délitement des rapports humains dans la société capitaliste.
Cette catégorisation n’est pas que mercantile. Elle renvoie à des contextes historico-culturels qui conduisent les réalisateurs de telle ou telle contrée à adopter une forme privilégiée de narration. Au bout du compte, les obsessions locales constituent une diversité globale qui fait le dynamisme du septième art à l’échelle de la planète.
Le cinéma transalpin a lui aussi son étiquette. Entre deux évocations des années de plomb, les « comédies à l’italienne » se succèdent sur les écrans français. La nostalgie d’un âge d’or explique la redondance, et crée d’ailleurs des attentes démesurées : comme si Vittorio Gassman et Dino Risi allaient bien finir par ressusciter… Bien sûr, le carcan n’est pas indépassable. Ces dernières années, plusieurs films issus de la péninsule s’en sont affranchis avec classe. Vincere et Nos meilleures années sont allés puiser dans le romanesque, et Gomorra a retravaillé de manière fondamentale la représentation du monde mafieux sur grand écran.
Suivant leur exemple, Un tigre parmi les singes cherche également à bouger les lignes, et c’est là son premier intérêt. Bien loin de la comédie, très frontalement polar, il s’appuie sur le réel à l’image du film de Matteo Garrone. Alors que Gomorra s’inspirait du best-seller du journaliste Roberto Saviano, Stefano Incerti base son récit sur un article de presse racontant les manœuvres illicites d’un trésorier de prison qui volait de l’argent aux familles des détenus pour assouvir sa passion du jeu. La ressemblance s’arrête là, car Un tigre parmi les singes se détache vite de la chronique réaliste pour aller puiser ses influences dans le cinéma américain des années 1970 et ses sympathiques séries B reposant principalement sur le charisme d’un acteur/personnage.
En un festival de Cannes, l’édition de 2008, Toni Servillo s’est imposé comme une star du cinéma italien. Dans Gomorra comme Il Divo, l’un comme l’autre en compétition officielle, il crevait l’écran au point de largement mériter un prix d’interprétation. Avec un physique pourtant lambda, cet homme de théâtre en impose dès que la caméra se met à tourner. Les professionnels ne sont pas aveugles, et son crâne chauve leur est devenu indispensable, comme en atteste l’affiche récente d’Una Vita Tranquilla.
Comme James Caan portait à bout de bras Le Solitaire ou Le Flambeur, Un tigre parmi les singes repose tout entier sur Toni Servillo. Stefano Incerti ne s’en cache pas. Il a écrit le rôle de Gorbaciof à sa mesure, voire même sous sa direction : « Quand Toni Servillo a rejoint le projet, il nous a invité à être plus rigoureux. » Même au moment du tournage, c’est son jeu qui guide la mise en scène : « En tournant, on a pu se permettre des ellipses et des omissions qui auraient été impensables avec d’autres acteurs. »
Plus que par sa tache de vin évoquant l’instigateur de la perestroïka (caractérisation un peu forcée), plus que par sa veste trop cintrée et la gomina sur ses rares cheveux (elles aussi « too much »), Toni Servillo construit son personnage comme un acteur de cinéma muet aurait pu le faire. Il n’a pas besoin de mots pour le rendre humain. Sa démarche dit toute sa psychologie. La répétition mécanique de ses gestes nous raconte sa prison intérieure.
Effet collatéral, sa prestation hors norme tend à écraser le film, à le ramener tout à lui. Il faut dire que la mise en scène manque trop de personnalité pour contenir sa puissance de feu, que le scénario suit une trame trop prévisible, et que pour lui donner la réplique la débutante Mi Yang n’est malheureusement pas à la hauteur. Vivement en tout cas que Toni Servillo trouve un écrin plus conforme à son talent.