L’affiche est une BD en quatre vignettes : un poing fermé vient se loger dans une ampoule et l’éclaire de sa vigueur. Walter, retour en résistance s’affiche comme un film impoli et lui-même résistant : dossier de presse rouge vif sous forme de journal où on peut lire « Le film qui énerve vraiment la droite » et « Qui croire ?». Le film de Gilles Perret est à l’image de cette frontalité dans la présentation ; alors que tout tend aujourd’hui au brouillage permanent des analyses et études, des motifs et des valeurs qui définiraient les hommes politiques, que les grilles de lecture sont elles-mêmes indéchiffrables, Walter retrouve la limpidité et la clairvoyance d’un discours cinématographique et politique avec des moyens d’actions et de paroles minimes.
Gilles Perret connaît Walter Bassan depuis qu’il a dix ans et précise en avoir fait son sujet car il est « toujours impressionné par sa droiture et son obstination à témoigner inlassablement ». À y voir de plus près, Walter Bassan n’est pas le sujet du film mais assurément le porteur de ce sujet. Ce témoignage perpétuel qui est la caractéristique principale de cet ancien opposant au régime de Vichy est porté par la caméra de Gilles Perret comme un aspect essentiel de la résistance : ne jamais oublier et faire en sorte que les générations futures puissent prendre le relais et former une minorité solide qui fasse lever la majorité comme une pâte à pain, c’est aujourd’hui une lutte à mener aussi contre ceux qui baissent les bras. Pour ce discours, on trouve aux côtés de Walter Bassan : John Berger, écrivain et artiste engagé, il dénonce notamment la fabrique de la tyrannie des technocrates et Stéphane Hessel, ancien résistant déporté à Buchenwald et Dora qui combat aujourd’hui la sauvegarde de l’héritage du Conseil National de la Résistance (la retraite par répartition, la sécurité sociale ou encore la liberté de la presse qui sont autant d’acquis continûment mis en danger). Le documentaire procède par confrontation de discours, opposition de situations. Le montage cut est malheureusement un poncif de mise en scène qui tourne parfois à la capitalisation de bons mots, de phrases chocs ou émotionnellement chargées, afin de les concentrer en file indienne compacte, dont l’effet d’empathie risque à force d’intensification d’être atomisé. Les bonnes idées sont à trouver sur les lignes de croisement entre les deux camps. Nicolas Sarkozy se rend au plateau des Glières (Haute-Savoie), haut lieu de la Résistance française, alors qu’il est en pleine campagne présidentielle, afin de commémorer le combat de ceux qui s’élevaient alors contre l’occupation et la tyrannie nazie. Une minute de silence, pas un mot du candidat à la foule présente et celui-là d’accourir sourire aux lèvres dans une fausse décontraction exemplaire – devenu un des premiers vices de manipulation – face à quelques admirateurs béats du futur président avec qui ils entretiennent quelques bavardages d’une stupidité effarante. Et Walter Bassan, un peu au loin cherche ses mots, décontenancé par ce à quoi il vient d’assister, la récupération politique des symboles historiques lui sautant aux yeux. Évidemment le procédé peut paraître simpliste, il faut penser à ce que Gilles Perret nous montre, mais aussi et surtout ce qu’il choisit de ne pas nous montrer et les traits tracés pour dénoncer la supercherie sont sûrement grossis (sans jamais atteindre la caricature).
Le film est clairement positionné idéologiquement et fermement maintenu dans ses opinions du premier au dernier plan, et loin du sectarisme forcené, nous assistons à l’élaboration d’une pensée sans cesse actualisée des protagonistes : le démantèlement soigneux de tout un héritage résistant par l’élite gouvernementale sur les porteurs de cette mémoire (ce qui cause bien sûr des fêlures chez ces derniers et Gilles Perret ne se prive pas pour les afficher) conduit à la nécessité de continuer à transmettre, en communicant toujours la refondation d’un socle de valeurs. Le film se clôt sur toute une classe de CM1 ou de CM2 chantant « Bella Ciao » face à Walter Bassan : c’est la résistance d’une mémoire avant toute autre forme de résistance. L’importance du film tient dans son existence même, alors que le climat général semble être le plus inapte à la résistance – d’abord parce qu’on ne sait plus contre quoi lutter, ensuite pour des raisons historiques et culturelles toute forme de lutte passe immédiatement pour une énième gueulante, bien typique des français râleurs – Gilles Perret maintient la force d’une contestation par son documentaire artisanal. L’image DV, l’apparition fréquente de la perche et/ou du micro dans le champ, les panoramiques de l’instant (improvisation)… sont autant de signes qui font de ce documentaire une esquisse emplie d’aspérités plutôt qu’une œuvre lisse et glissante, et c’est précisément cet aspect d’inachèvement et donc dans une optique de construction à venir que le film trouve sa place – adéquation du procédé de diffusion et des contours du film aux allures de bricolage qui donnent au cœur du film la puissance de son propos, son intégrité. L’engagement de Gilles Perret vise donc à tirer une sonnette d’alarme, encore une sonnette. Qu’est-ce qui fait que cette alarme puisse sonner plus fort que les autres ? Après la visite du camp de concentration de Dachau par une classe de lycée, le retour du voyage en bus est l’occasion pour le documentariste d’interroger la jeunesse. Résultat : population de moins en moins cultivée, politique d’avantage encline aux techniques démagogiques et populistes. Avec des sujets âgés entre 80 et 95 ans d’un côté, et des classes de primaires ou lycéens d’un autre, le grand écart est d’autant plus significatif quant à la nécessité de transmission et de lutte. L’alarme résonne encore après la projection.