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L’après-coup – Le sourire d’Amin

L’après-coup – Le sourire d’Amin

L’après-coup – Le sourire d’Amin

Une fois par mois, L’après-coup revient sur un motif, une image ou une série de plans tirés d’un ou plusieurs films récents. Ce mois-ci : focus sur le visage d’Amin dans Mektoub, my Love : Canto due, sur son regard et son sourire.

Amin observe autour de lui, sans mot dire : le personnage fait silence de ses gestes, il s’efface pour mieux écouter et, surtout, regarder. À moins que ce ne soit pour se garder des autres, se perdre en lui-même. Si Mektoub, my Love : Canto uno esquissait un portrait d’Amin, glissé au milieu d’un film choral, Canto due resserre ses enjeux autour de la figure du jeune cinéaste. Même lorsque ce dernier n’est pas présent à l’écran, comme dans la longue séquence de couscous improvisé dans le restaurant familial au début du film, son cas finit par occuper le centre de la conversation (Camélia profite de la situation pour négocier la lecture de son scénario auprès du producteur américain). Kechiche fait d’Amin doublement son sujet : il est à la fois celui qui observe et celui qui est observé, celui qui vise (avec son appareil photo) et celui qui est visé. Autant un témoin que l’objet d’un regard. Jean-Luc Nancy écrivait à propos du portrait que dans le regard peint, la peinture devient regard. Il en va de même chez Kechiche : le regard filmé devient regard. Et que nous dit ce regard ? Qu’il relève de l’aporie : sur Amin, il bute, glisse sans chance de le transfigurer. Si la caméra s’attarde souvent sur le visage du personnage, c’est moins pour le faire parler que pour saisir sa capacité à s’absenter. Réside là un beau paradoxe : si les deux chants de Mektoub, my Love sont particulièrement « parlants », la caméra du cinéaste fait l’effet d’être sourde lorsqu’il s’agit de filmer Amin. Elle peine à sertir toutes les facettes d’un personnage dont le visage silencieux trahit sa volonté de taire qui il est vraiment. D’Amin, on ne saura finalement rien ou si peu, et sa fuite à la toute fin de Canto due vaut comme une ultime métaphore : avec lui, quelque chose se dérobe pour toujours.

Parfois, au détour d’un plan, Amin esquisse un sourire. On ignore alors si ce sourire relève d’un pur réflexe ou s’il témoigne d’une réelle satisfaction. Mais quelle serait-elle ? Lors d’une magnifique scène crépusculaire de Canto due, le personnage pédale sur son vélo face caméra tandis que le soleil disparait derrière l’horizon. Malgré l’élan radieux supposé de la scène (il vient de visiter Ophélie, avec laquelle il envisage de partir à Paris), son visage se montre grave – une tendance dominante durant le film. Apparaît pourtant le fameux sourire, presque volé par la caméra tant il s’avère furtif, aussitôt masqué par une moue à nouveau songeuse. Notons que cette scène de pédalage est loin d’être anodine dans le déroulement du récit : cette échappée sur deux roues marque le début de la fin, suivi dorénavant de désillusions ; passé ce cap, Amin n’aura plus tellement l’occasion d’être joyeux (tout juste une danse esseulée ponctuera la séquence suivante), ni d’être maître de son destin. Ce sourire, c’est la fissure par où le bonheur parvient encore une fois à se frayer un chemin. C’est la manifestation d’un rayonnement intérieur qui diffuse ses ondes bien au-delà de son visage. Un visage qui, soudain, malgré tout, (nous) parle.

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