Une fois par mois, L’après-coup revient sur une image ou une série d’images tirées d’un film récent. Ce mois-ci : le miroir et ses déclinaisons dans Together.
Together commence au fond d’un trou. Ce trou perdu au milieu d’une forêt pluvieuse, Millie et Tom tombent malencontreusement dedans au cours d’une randonnée où ils vont d’abord se perdre, pour mieux ensuite se retrouver. Dans la mystérieuse fosse, leur relation en péril (nombreux sont les motifs de désaccord avant que le sol ne s’effondre sous les pieds du jeune homme) bascule précisément lorsque Tom, assoiffé, boit l’eau du puits stagnant à ses pieds. Eux l’ignorent encore, mais la caméra de Michael Shanks ne laisse planer aucun doute quant au changement d’orientation du récit. Elle passe sous le niveau de l’eau et, après avoir filmé la scène en contre-plongée depuis la profondeur, opère un imperceptible mouvement pour faire apparaître le reflet renversé à 180 degrés du personnage. Une nouvelle perspective est ainsi définie : l’envers et l’inverse ne font plus qu’un. La ligne de l’eau ne s’est pas seulement muée en miroir, la caméra a fait fusionner une image et son double inversé dans le même plan. Cet « effet miroir » (l’autre comme reflet de soi), le film va moins le décliner ou le problématiser que l’entériner progressivement comme une fatalité, voire une délivrance (le cinéaste déclare envisager lui-même son film comme une allégorie de l’amour éternel). De fil en aiguille, ou, plutôt, de cheveux avalés en peaux arrachées, les épreuves endurées confinent à une déformation commune des corps, validant l’adage du « qui se ressemble s’assemble ». Du trou n’émergera in fine aucune zone d’ombre. Aussi horrifiques soient-ils, les tourments conjoints reflètent une vision du couple aussi lisse que la surface d’un miroir : le monstre aux allures baconiennes de l’ultime scène du film accouche en définitive d’une figure androgyne et sans aspérités, presque angélique.
Le meilleur passage du film s’inscrit pourtant a contrario de cette perte d’identité consentie, voire sacrificielle. C’est une scène de sexe dans les toilettes de l’établissement scolaire où Millie officie en tant qu’institutrice. Pris d’un désir irrépressible, le couple y fait l’amour à la dérobée, mais une fois l’orgasme atteint, Tom ne parvient pas à se retirer. Cette fois-ci, la situation est filmée en plongée. Les deux corps désespérément attachés sont coincés entre quatre murs, comme dans une étroite fosse, tandis qu’un témoin extérieur manifeste sa présence, actant d’un danger imminent. Tom doit alors s’extraire doublement du trou : libérer son sexe et fuir le regard d’autrui (il est en trop dans ce lieu). Shanks insiste sur le face-à-face entre les deux personnages en mettant en scène une déchirante dichotomie : il filme frontalement leurs visages et donne à ressentir l’espace qui les sépare dans un lieu pourtant particulièrement exigu, alors qu’il s’attache plutôt, ailleurs, à figurer l’irréversible aimantation de leurs corps. La violence de la scène tient à cette dualité contrariée : le miroir (leur fusion) s’est brisé, l’altérité est partout (dedans et dehors). Entre l’inévitable et l’évité, il y a encore la place pour des regards de biais et des dissymétries imparfaites. Malgré leur fiévreux amour, le couple peut encore jouir de ses antagonismes et différences.