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L’après-coup – Un espace entre nous

L’après-coup – Un espace entre nous

L’après-coup – Un espace entre nous

Une fois par mois, L’après-coup revient sur un motif, une image ou une série de plans tirés d’un ou plusieurs films récents. Ce mois-ci : l’enfermement de Casey dans Ella McCay de James L. Brooks.

Et si le personnage le plus bouleversant dans Ella McCay n’était pas Ella, mais son petit frère, Casey ? Le jour des obsèques de leur mère, ce dernier n’éprouve pas le besoin de pleurer. Pourquoi pleurer, d’ailleurs ? Cela équivaudrait à céder à ses émotions, ce à quoi Carey se refuse catégoriquement. Sa sœur a beau le prendre par la main pour l’emmener à l’étage de la demeure familiale, afin qu’ils noient leur chagrin ensemble à l’abri des regards, il s’y refuse encore. Tandis qu’Ella s’isole dans sa chambre, il reste donc dans le couloir, seul entre deux murs, déjà figuré comme un adulte coincé dans un corps d’enfant. Planté comme une sentinelle protectrice (il porte l’uniforme de l’école militaire où son père l’a expédié), Casey veille à ce que personne ne vienne la déranger. Quand les larmes surgissent malgré tout, et qu’il se décide enfin à franchir le seuil de la chambre pour rejoindre Ella, il se faufile dans l’entrebâillure de la porte. Un espace réduit, c’est assez pour avaler le chagrin de Casey.

Dans Ella McCay, Casey apparaît d’emblée comme un corps à l’étroit dans son environnement et en attente d’une forme de délivrance – contrairement à Ella, tiraillée entre plusieurs aspirations, il n’est pas un personnage en mouvement. Casey a arrêté « d’essayer d’être normal », jusqu’à être prisonnier de ses choix, enfermé en lui-même pour que « la vie soit plus facile ». Une autre scène nous le montre à son domicile, tandis que sa sœur vient le visiter après une longue absence. C’est à présent un jeune homme agoraphobe, reclus chez lui, qui passe l’essentiel de son temps à gérer des paris sportifs sur Internet ; il se consacre en somme à faire gagner les autres pour oublier ce qu’il a perdu lui-même. Ella, comme à son habitude, parle pour deux et s’agite en arpentant le modeste appartement pour combler la distance qui la sépare de son frère. Dans les contrechamps, Brooks s’attache surtout à isoler Casey, assis, d’abord pressé d’en finir : les deux personnages échangent, mais ils ne s’accordent (se raccordent) pas vraiment. À plusieurs reprises, un plan nous le montre au centre de l’image, coincé entre deux écrans d’ordinateur qui bordent son visage, comme en écho à sa position au milieu du couloir dans la scène évoquée plus haut. Casey écoute mais n’entend rien, y compris lorsque Ella se lance dans un discours enfiévré où elle dévoile les grandes lignes de son programme politique, avant de lâcher un retentissant « merci de m’avoir écoutée, maintenant à toi ». La réponse s’avère déconcertante : Brooks enchaîne avec un énième plan du frère interposé entre ses écrans, occupé à tapoter sur les touches de son clavier plutôt qu’à donner le change à sa sœur interloquée. La scène est belle parce qu’on comprend à ce moment-là que l’enfermement de Casey a délivré Ella. Il faut qu’un personnage s’oublie pour que l’autre se révèle, que le premier se taise pour que le second existe, pleure ou se mette à espérer, voire, pourquoi pas, à rêver. Brooks fait de la passivité et du silence de Casey d’émouvants catalyseurs émotionnels : le grand dessein d’Ella se dessine à leur aune.

Mais cette longue séquence n’en reste pas là. Elle se poursuit le soir, dans la rue, sous l’impulsion d’un Casey soudainement entreprenant. Ce dernier se décide à agir et il veut démontrer à sa sœur, complètement stone après avoir bu une boisson à base de cannabis, qu’il n’a pas peur du contact avec les autres. Il se risque alors à aller serrer la main des chauffeurs de la politicienne qui l’attendent dans une voiture. Brooks ne change pas son point de vue vis-à-vis de Casey : il filme la scène depuis l’intérieur du véhicule, de sorte que les bordures de la fenêtre passager encerclent le personnage situé sur le trottoir. Toutefois, un élément ici s’ajoute : Casey n’est plus esseulé dans un cadre trop petit pour lui. Ella l’a rejoint ; elle veut rester passer la nuit, vu son état. Leurs corps se rapprochent avec une infinie tendresse. Et Casey de dire enfin à Ella : « On n’est pas obligé de tout verbaliser, tu sais ».

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