Une bataille après l'autre | © Warner Bros. France
L’après-coup – Tracer sa route

L’après-coup – Tracer sa route

L’après-coup – Tracer sa route

Une fois par mois, L’après-coup revient sur une image ou une série d’images tirées d’un ou plusieurs films récents. Ce mois-ci : les routes parcourues dans Sirāt et Une bataille après l’autre.

Pourquoi prendre la route ? Pour s’échapper ou se retrouver ? Dans Sirāt, le chemin de traverse emprunté par les raveurs et surtout l’occasion de sonder leurs fêlures. La sortie de route dans un décor désertique s’apparentant à un théâtre existentiel à ciel ouvert n’a rien de hasardeux : les personnages doivent autant trouver leur voie que leur voix (celle qui crie au fond de soi et rend les aveugles plus clairvoyants que les voyants). L’aventure est ainsi droite et toute tracée, à l’image de la ligne médiane dont le défilement métronomique de haut en bas semble cadencé par la techno hypnotique de Kangding Ray. Filmée en plongée, la route occupe alors tout l’espace et offre pour seul horizon les bordures du cadre. Au fond, rien ne la distingue des rails aperçus à la toute fin, sur lesquels Sirāt retombe : si le film entreprend de nombreux détours, son issue n’en demeure pas moins conditionnée par la marche à suivre du récit et sa finalité métaphysique. S’extraire de la catastrophe en prenant la tangente est pour les personnages peine perdue : elle aura tôt fait de les rattraper. La fuite ne vaut que comme un énième chemin de croix et le désert traversé n’a nulle autre finalité que de rappeler aux corps accidentés par la vie leur besoin d’humanité. On the road again.

Un accident dans le désert constitue précisément le climax saisissant d’Une bataille après l’autre. Paul Thomas Anderson transforme une scène de course-poursuite en suspens haletant : il filme à hauteur de bitume une route qui ondule comme un ruban sans fin, cachant dans ses plis tantôt le véhicule poursuivi, tantôt le poursuivant, lui-même pourchassé. L’oscillation de l’un à l’autre étant ainsi répétée, la scène se distend jusqu’à devenir insoutenable : les voitures se rapprochent progressivement au gré d’un jeu de cache-cache, soudain stoppé net. Une bataille après l’autre, lui-même lancé à toute allure dès son ouverture, trouve dans cet arrêt sa raison d’être. A contrario de bon nombre de films de course-poursuite où les personnages existent à travers l’expérience de la vitesse (le carambolage final dans Point limite zéro sonnait comme une délivrance ultime), PTA envisage le fait de freiner comme une volonté de contrôle et une affirmation de soi (deux réflexes qui n’étonnent pas chez le cinéaste). Plutôt que la résultante d’un ultime lâcher-prise, l’accident tient d’une stratégie établie à la faveur d’une fine observation (regarder en arrière dans le rétroviseur, doser la bonne distance, composer avec la géographie du lieu). En s’immobilisant intelligemment, Chase Infiniti échappe à la mort. Au bout de la route, un père en robe de chambre retrouve enfin sa fille, de qui il a désormais tout à apprendre. « Ce qui barre la route fait faire du chemin », écrivait La Bruyère.

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