Quelques mois après la sortie des Tueurs, son chef d’œuvre incontestable, Carlotta continue de remettre au goût du jour la filmographie de Robert Siodmak. Sort cette semaine une très belle édition d’un film noir désespéré, Criss Cross, dont le titre français, Pour toi j’ai tué, même s’il ne traduit pas très clairement les enjeux scénaristiques du film, est à l’image d’un romantisme tragique plutôt inhabituel dans la production d’alors.
Sortis il y a quelques mois, Les Tueurs et Phantom Lady (Les Mains qui tuent) nous rappelaient combien Robert Siodmak privilégiait une mise en scène brute, laissant affleurer une violence plutôt inhabituelle à une époque où le code de censure cadrait d’une main de fer la production hollywoodienne. Tout comme dans Phantom Lady où la caméra de Siodmak s’aventurait dans les clubs de jazz new-yorkais des années 1940 sans rien occulter de la frénésie sexuelle qui les animait, Criss Cross est une plongée presque documentaire dans la Californie d’après-guerre, où le vernis cache bien difficilement la solitude des uns, la misère morale des autres. Personnage central du film, Steve Thompson (interprété par un Burt Lancaster toujours nuancé) revient dans sa ville natale après deux ans d’absence pour retrouver son ancienne petite amie Anna (la sensuelle et excellente Yvonne De Carlo, malheureusement sous-exploitée par les studios de l’époque) remariée depuis avec un petit mafieux local, Slim Dundee. Bien décidé à la retrouver et à braver les obstacles qui les séparent, Steve profite de son emploi de convoyeur de fond pour entraîner son rival dans le braquage d’un fourgon.
Ce qui frappe avant tout dans ce film, c’est la noirceur du propos. Au départ raté de ce couple malheureux, ne succèdera qu’une série de déconvenues et de déceptions tragiques. Si cette histoire fait penser en de nombreux points à celle du couple Lana Turner/John Garfield dans Le facteur sonne toujours deux fois (réalisé en 1946 par Tay Garnett), Robert Siodmak n’enveloppe pas sa mise en scène d’un glamour plus ou moins superflu, réduisant chaque personnage à sa condition la plus sordide. La caméra se fait impitoyable mais c’est aussi cette approche brute mais stylisée qui donne à Criss Cross des relents documentaires. La scène qui scelle les retrouvailles des deux anciens amants se déroule dans un bar dansant du Los Angeles d’après-guerre. Multipliant les longues contre-plongées sur la piste de danse, le réalisateur suit les déhanchés d’Yvonne De Carlo au milieu d’une foule d’anonymes, tandis qu’au bar s’égarent des gueules cassées de l’existence, notamment cette femme alcoolique accrochée à son tabouret du matin au soir. Alors que la production classique hollywoodienne de l’époque se plaît à sublimer ses stars (les légers flous sur le visage d’une actrice étaient monnaie courante), Siodmak ne cherche pas à envelopper son film et ses personnages dans du coton car Criss Cross porte avant tout la patte du producteur Mark Hellinger (décédé peu avant le tournage du film), sensible au réalisme que l’on retrouvait dans les films Les Tueurs et La Cité sans voile (Jules Dassin). L’une des scènes les plus fortes du film — Burt Lancaster immobilisé sur son lit d’hôpital se sent terriblement vulnérable à l’idée que quelqu’un puisse lui nuire dans son sommeil — en est l’un des plus beaux exemples.
Cette belle édition est complétée d’un passionnant bonus où Serge Chauvin, maître de conférence, analyse minutieusement les étonnantes correspondances entre ce film et Les Tueurs, le plus connu des films de Siodmak. N’hésitant pas un seul instant à donner l’avantage à ce Criss Cross qui sait, selon lui, bien mieux s’accommoder des caractéristiques du film noir que Les Tueurs, l’universitaire rend à cette œuvre trop méconnue tout le prestige et donc toute l’attention qu’elle mérite.