© MM Serra
Pulsar – Enduring Ornament de MM Serra et Josh Lewis

Pulsar – Enduring Ornament de MM Serra et Josh Lewis

Pulsar – Enduring Ornament de MM Serra et Josh Lewis

Flaming Creatures


Flaming Creatures

Les pulsars sont des étoiles à neutrons nées de l’effondrement gravitationnel d’une étoile massive sur son propre noyau. D’une densité nettement supérieure à celle du Soleil, ils tournoient très rapidement sur eux-mêmes, projetant une intense émission électromagnétique qui balaie l’espace à intervalles réguliers, à la manière d’un phare. Pulsar est aussi le titre d’un court-métrage de Katerina Thomadaki et Maria Klonaris et pourrait désigner plus largement la place qu’occupent les films expérimentaux au sein du champ cinématographique. Objets encore mystérieux, ils demeurent pourtant invisibles à ceux qui observent le ciel à l’œil nu. Ce ciné-club se propose ainsi de changer de longueur d’onde pour révéler l’éclat resplendissant de films invisibles ou disséminés secrètement sur Internet.

Cliquez ici pour accéder au film, disponible gratuitement sur le site de MM Serra.

Un pan considérable du cinéma expérimental envisage le found footage (soit la réappropriation d’images préexistantes dans une forme inédite) à des fins critiques. Le remontage, le recadrage ou l’intervention directe sur la matière visuelle deviennent de véritables armes de subversion : elles permettent de révéler les idéologies originelles dissimulées derrière les images, et d’en détourner la signification pour mieux neutraliser les effets qu’elles étaient supposées produire. À ce titre, le porno mainstream a souvent été relu dans une perspective ouvertement féministe. Par exemple en 1999 dans Removed, Naomi Uman efface au dissolvant tous les corps féminins d’un film X en 16mm. Le procédé est aussi simple que redoutablement efficace : parce que les hommes à l’écran se bornent à caresser ou à enlacer des surfaces blanches, le spectateur se retrouve dans une position tout sauf voyeuriste, contrariant ainsi le principe de réification des corps sur lequel repose le porno.

Dans Enduring Ornament, la cinéaste underground américaine MM Serra et Josh Lewis utilisent également l’intervention chimique sur pellicule pour s’attaquer à cinq bandes « grivoises » trouvées devant une librairie pour adultes de New York qui venait de fermer ses portes. L’enjeu ici n’est pas tant d’effacer le corps féminin sexualisé que de le rendre méconnaissable. Si le film s’appuie sur une série de procédés emblématiques de ce type de production (un gros plan sur le visage d’une femme qui jouit, etc.), leur identification est parasitée par l’altération de la pellicule qui les réduit souvent à un ensemble de formes abstraites. Ce trouble perceptif va à l’encontre d’un principe fondamental du porno : celui de la standardisation (des corps, des postures, des scénographies et accessoires, bref de l’image), qui fait du spectateur un consommateur averti. La démarche critique s’accompagne en outre d’un humour irrévérencieux, nourri par les citations de poèmes dada de la baronne Elsa von Freytag Loringhoven. Cette dimension iconoclaste s’affirme également dans la façon de prendre au pied de la lettre la logique du strip-tease : après qu’une femme s’est déshabillée à l’écran, les couches du celluloïd lui-même se retirent peu à peu pour révéler la matière jusqu’ici invisible de l’image.

Enduring Ornament ne se limite toutefois pas à la transgression des représentations patriarcales : le film cherche aussi à faire émerger une célébration du corps féminin à partir de ses décombres. Sur plusieurs bandes, la fonte de l’émulsion[1]Il s’agit d’un procédé fréquent dans le cinéma expérimental : les produits chimiques utilisés corrodent l’émulsion, c’est-à-dire la fine couche du celluloïd composée d’halogénures d’argent photosensibles. est appliquée spécifiquement à quelques éléments de l’image afin d’isoler des parties du corps, tout en effaçant le reste du photogramme (les hommes, le décor et sa mise en scène théâtrale). Les actrices deviennent alors des figures incandescentes, dont les formes et mouvements retrouvent une puissance de fascination par le biais de l’altération chimique. Les expérimentations plastiques visent de la sorte à redécouvrir et à exalter les corps déjà présents à l’image, mais paradoxalement invisibilisés par les normes masculines de la représentation.

Notes

Notes
1 Il s’agit d’un procédé fréquent dans le cinéma expérimental : les produits chimiques utilisés corrodent l’émulsion, c’est-à-dire la fine couche du celluloïd composée d’halogénures d’argent photosensibles.

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