Les pulsars sont des étoiles à neutrons nées de l’effondrement gravitationnel d’une étoile massive sur son propre noyau. D’une densité nettement supérieure à celle du soleil, ils tournoient très rapidement sur eux-mêmes, projetant une intense émission électromagnétique qui balaie l’espace à intervalles réguliers, à la manière d’un phare. Pulsar est aussi le titre d’un court-métrage de Katerina Thomadaki et Maria Klonaris et pourrait désigner plus largement la place qu’occupent les films expérimentaux au sein du champ cinématographique. Objets encore mystérieux, ils demeurent pourtant invisibles à ceux qui observent le ciel à l’œil nu. Ce ciné-club se propose ainsi de changer de longueur d’onde pour révéler l’éclat resplendissant de films invisibles ou disséminés secrètement sur Internet. Nous remercions vivement Marc Hurtado d’avoir accepté notre proposition de mettre en ligne et en accès libre son film Royaume pendant un mois, jusqu’au 14 février, afin que vous puissiez le découvrir.
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Royaume (1991) fait partie d’une série de courts-métrages tournés par Marc Hurtado entre les années 1970 et 1990 adoptant des conditions de tournage similaires. Seul dans la nature, le cinéaste fait fusionner son corps à l’eau, aux feuilles et au ciel grâce aux surimpressions qu’il réalise en direct en rembobinant la pellicule de sa caméra 8mm. La bande sonore, quant à elle, est constituée de morceaux bruitistes qu’il a préalablement enregistrés, entrelaçant aux bruits naturels la lecture chuchotée de ses poèmes. Les films d’Hurtado jettent un pont vers un outre-monde mythique, où les quatre éléments s’unissent dans une lumière incandescente. Le début de Royaume figure cette traversée du miroir avec un zoom puis un dézoom sur le soleil aveuglant, qui se reflète sur la surface de l’eau. S’ensuit une dérive chromatique du bleu au vert, du jaune au rouge, couleurs que les surimpressions feront bientôt se mêler. Tout au long du film, la présence d’un cours d’eau, plus ou moins ou remué, se fait par ailleurs l’écrin d’une série de métamorphoses flamboyantes : le soleil s’y diffracte, se dédouble, s’atomise en orbes, en grappes ou en une constellation pointilliste qui embrase l’image. La superposition des plans organise de la sorte une « symphonie de ressemblances et de dissemblances »[1]Nicole Brenez, «“Le plus haut degré de réel”. Notes sur les films de Marc Hurtado », De cœur à cœur. L’œuvre de Marc Hurtado, Mónica Delgado et José Sarmiento Hinojosa (dir.), Dijon, Les presses du réel, 2024, p 55 – 59. : la sphère ardente palpite au centre du cadre jusqu’à ce que son énergie se libère dans un éclatement rougeoyant de coquelicots, accompagné sur la bande son par le fracas de feux d’artifice. Une intense fièvre lumineuse s’empare du monde, dont l’unité est ici célébrée dans une exaltation délirante.
Immergé dans un territoire édénique, le corps du cinéaste joue un rôle fondamental dans cet abandon aux puissances de la nature. La tête basculée en arrière, à demi baignée dans une rivière, il semble absorber les reflets éclatants qui ondulent sur son visage extatique, avant de boire l’eau au creux de sa main dans un élan à la fois primitif et vital. Ses apparitions dès le début du film ont valeur de rituel, initiant la dissolution progressive du sujet par l’hypertrophie des sens : filmés en très gros plan, ses doigts caressent le soleil tandis que les pores de sa peau sont parfois associés au grain de la pellicule, les deux étant envisagés comme une surface photosensible. Sur le plan sonore, la musique sollicite vivement l’ouïe par une étrange partition composée de ruptures et de secousses qui isolent des bruits aussi divers que des écoulements, le crépitement des flammes, des bourdonnements sourds, des cloches, les glougloutements de volailles, etc. Le scintillement de l’image, parfois à la limite du flicker, fait enfin vaciller notre perception dans une expérience synesthésique et hypnotique, effaçant progressivement les limites du cadre pour nous transporter à bord d’un bateau ivre voguant vers un royaume merveilleux. En une vingtaine de minutes, le cinéaste s’est fait « voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. »[2]Arthur Rimbaud, Lettre du Voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871.
Notes