Il faut attendre une demi-heure pour comprendre où veut en venir Drunken Noodles. Chapitré en quatre parties, le film s’organise de manière antéchronologique (chaque chapitre est un « flashback » du précédent), sans pour autant que cette structure soit de prime abord explicitée ; ce n’est qu’au milieu du deuxième segment que l’on saisit soudain la composition de l’ensemble. Le film débute à New-York où Adnan effectue un stage dans une galerie d’art qui expose de curieuses broderies représentant des scènes de sexe explicites. Le format 4/3, la faible profondeur de champ et les lumières soignées participent d’une esthétique branchée aussi peu inspirée que le didactisme avec lequel Lucio Castro présente ses personnages. Alors qu’Adnan se fait livrer de la nourriture en pleine nuit — les « drunken noodles » du titre ? —, il s’éprend du coursier, Yariel, qu’il rappellera plusieurs jours de suite. Leur relation naissante s’articule autour de cette asymétrie : Adnan « commande » littéralement la venue de Yariel d’un soir sur l’autre. L’un est un bobo collé à son iPhone dernier cri, qui habite un spacieux loft, tandis que l’autre est un immigré hispanophone bafouillant l’anglais et s’étonnant qu’une œuvre d’art puisse valoir plus de cent dollars. Et lorsque le film finit par inverser ces rapports schématiques, il n’opère pas vraiment de manière plus subtile : le livreur se révèle être un poète, qui décrit à ses collègues les tableaux observés dans la galerie d’Adnan par l’entremise d’une prose lyrique.
Au cœur de la troisième partie, le film prend toutefois un virage inattendu, lorsque le personnage se trouve au milieu des bois, dans un Airbnb, avec Iggie, son compagnon aspirant au calme pour écrire. Adnan se lève une nuit pour consulter l’ordinateur de son partenaire et lire son manuscrit. Le récit, déployé par l’entremise d’une voix off, retrace alors les événements auxquels on vient d’assister, dont certains éléments restaient inexpliqués : qui est au juste Iggie, présentée de but en blanc au milieu du film ? Pourquoi cette tension dans leurs rapports ? Cette séquence permet de relire la scène tout juste écoulée, en entrelaçant de manière troublante deux niveaux de narration qui se complètent (le retour en arrière général/la logique rétrospective de l’écrit dans le présent du segment). Le court vertige qui en résulte ajoute un relief bienvenu au film, qui tranche avec les effets de manche sur lesquels il table beaucoup. Ainsi par exemple de la séquence finale, tournée en Super 8 et composée d’une succession de plans fixes sur la végétation d’un parc new-yorkais où Adnan est allongé dans l’herbe. La possibilité d’un décrochage esthétique est alors désamorcée par la joliesse de la mise en scène, qui confine au geste arty.