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Put Your Soul on Your Hand and Walk

Put Your Soul on Your Hand and Walk

de Sepideh Farsi

Put Your Soul on Your Hand and Walk

de Sepideh Farsi

La tête pleine de murmures


La tête pleine de murmures

Impossible de regarder Put Your Soul on Your Hand and Walk, journal filmé de la correspondance entre la cinéaste iranienne Sepideh Farsi et la photojournaliste palestinienne Fatima Hassouna, sans avoir en tête, à chaque seconde qui passe, l’assassinat de cette dernière par l’armée israélienne lors d’un bombardement perpétré le 16 avril 2025, juste après l’annonce de la sélection du film à l’ACID. La dimension involontairement post mortem du portrait modifie notre perception du grand sourire qu’affiche souvent le visage de « Fatem », en dépit de la description difficile qu’elle fait de son quotidien à Gaza (massacres, bombardements incessants, destructions d’immeubles, famine, etc.). Les séquences où la reporter évoque elle-même la mort ressemblent à des présages (« L’autre jour dans la rue, une petite fille m’a dit qu’elle voulait mourir »), tandis que le moindre élan de vie se teinte d’une grande amertume (le film s’achève sur Fatem affirmant vouloir montrer aux générations futures ce à quoi elle a « survécu »). C’est d’ailleurs ce dont les photos de Fatem témoignent, avec des pointes de vitalité au milieu des décombres : ici des fleurs qui poussent dans un tas de gravats, là des enfants qui jouent en bas d’un immeuble dévasté, etc. Si « la vie continue », selon l’adage (repris par Fatem elle-même), la mort règne dans les images de la journaliste comme dans celles qui défilent sur l’écran du téléphone de Farsi. L’interruption du flux vidéo et la compression dues à la faiblesse du réseau sont autant de dysfonctionnements préfigurant la disparition d’une femme dont le visage semble, au fur et à mesure, s’évanouir derrière les pixels.

Ici et ailleurs

Si ce dialogue entre horizon vitaliste et funeste est renforcé par les circonstances tragiques qui accompagnent la présentation du film (comme celle d’autres documentaires sur la Palestine depuis le 7 octobre 2023, No Other Land en tête), il tient également à la finesse du dispositif de Farsi. Sa petite caméra en main, la cinéaste enregistre les appels vidéo avec Fatem et montre, à intervalles réguliers, les informations télévisées sur son ordinateur, panotant entre ce dernier et son téléphone pour juxtaposer la réalité vécue (par Fatem) et la réalité médiée (par les chaînes d’info). Devant ces images bicéphales, qui reflètent la logique conversationnelle des interfaces numériques (« inter-face » est à entendre ici comme un espace de rencontre « entre deux faces »), on a le sentiment de regarder Gaza simultanément depuis l’intérieur et l’extérieur. Un panoramique effectué par Fatem avec son téléphone précède par exemple une énième interruption de connexion, rappelant, en dépit d’une apparente proximité, la distance qui nous sépare d’elle. À la fois ici et ailleurs (pour reprendre le titre d’un film coréalisé par Miéville et Godard sur la Palestine)[1]On reconnaît d’ailleurs l’affiche de Film-annonce du film qui n’existera jamais : “Drôles de guerres” dans l’un des mails ouverts par Farsi sur son ordinateur., il s’agit de voir le génocide en épousant le regard d’une prisonnière, sans pour autant prétendre se trouver à ses côtés. Exilée, Farsi vit à Paris et voyage partout dans le monde pour présenter ses films. Fatem, elle, est coincée dans ce qu’elle appelle « une grande boîte » depuis laquelle on ne discerne que des murs – une geôle à laquelle renvoient les bords de l’écran du téléphone.

Un mot enfin sur les séquences où l’écran vire au noir pour laisser entendre le tumulte des bombardements enregistrés par Fatem et transmis sous la forme de messages audio. Assez sobres et courtes pour résister à la tentation du spectacle, elles interviennent dans les moments où la correspondance est mise à mal par l’intensification des combats. Elles composent de la sorte un contrechamp aux images qui voient Fatem rayonner : ces instants de partage et de sororité entre la cinéaste et la photojournaliste laissent place aux murmures inquiets des familles regroupées dans leurs appartements, alors que l’on entend les détonations à l’extérieur sans pouvoir saisir, faute d’images, ce qui se passe précisément. Lors d’une conversation au début du film, Fatem dit à Farsi avoir la tête « pleine de murmures », comme si les morts du génocide la hantaient par leurs chuchotements. Dans un texte précédant son assassinat, elle écrira justement ceci : « Quant à la mort inévitable, si je meurs, je veux une mort bruyante, je ne veux pas de moi dans un article de dernière minute, ni dans un numéro avec un groupe, je veux une mort qui soit entendue par le monde, une trace qui dure pour toujours, et des images immortelles que ni le temps ni l’espace ne peuvent enterrer. »

Notes

Notes
1 On reconnaît d’ailleurs l’affiche de Film-annonce du film qui n’existera jamais : “Drôles de guerres” dans l’un des mails ouverts par Farsi sur son ordinateur.

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