Un plan suffit pour savoir où l’on met les pieds. Une caméra portée, nerveuse et floutant l’arrière-plan, suit Étienne (Alexis Manenti ), un routier en train de s’affairer à son prochain chargement. Cette courte introduction nous plonge dans un milieu social brossé en quelques coups de pinceaux volontairement nerveux : la fébrilité des plans et la bande-son visent à restituer un réel entendu comme à fleur de peau. Immédiatement, aussi, on devine quelle recette scénaristique le film va adopter : passé l’introduction adviendra une rencontre amoureuse plus ou moins contrariée dont l’étude va progressivement prendre le dessus sur la peinture de cet ancrage. Bingo. Quelques scènes plus loin, l’intuition se confirme, mais les contours qu’épouse ce glissement vers l’intime ont le mérite d’être moins prévisibles, puisque le scénario juxtapose alors à son premier milieu un second particularisme : Étienne est un homosexuel qui fréquente des sous-bois et des aires d’autoroute, où se nouent sans mot dire des histoires d’un soir. C’est là, dans la pénombre, qu’il fait la connaissance de Bartosz, un routier polonais avec lequel va se tisser une romance en pointillés, la cadence infernale de leurs innombrables voyages leur laissant peu de temps pour se voir.
Difficile de faire l’impasse sur la contradiction inhérente de ce premier long, qui nous raconte une histoire hors norme en suivant un schéma hyper identifié – la sélection du film à la Semaine de la critique rend la chose encore plus saillante, tant le film ressemble à un condensé du cinéma français que la salle du Miramar a tendance à accueillir. Si l’on peut saluer les acteurs (Manenti en tête) et la manière dont, ici et là, le film ménage une douceur inattendue sur son versant de comédie romantique (voire de mélo à bas bruit), le film semble toujours engagé sur une autoroute scénaristique qui ménage bien peu d’à‑côtés, alors même que l’essentiel se joue sur les aires où les routiers se reposent momentanément. Un exemple : alors que sa boîte peine à faire face à la concurrence des compagnies étrangères, Étienne doit accepter de livrer des palettes au Royaume-Uni en passant par le tunnel sous la Manche. On a alors accès à un petit brin de documentaire qui nous montre comment se passe concrètement le contrôle à la douane et surtout comment les marchandises transitent de la France vers l’île après le Brexit. Mais immédiatement, la séquence s’interrompt pour se recentrer sur Étienne, que l’on verra d’ailleurs pensif derrière la fenêtre d’une navette, lors d’un de ses voyages vers l’Angleterre. Ce plan relève d’un cliché emblématique du cinéma contemporain : c’est l’éternelle figuration du vague-à‑l’âme de l’individu dans nos sociétés modernisées, l’incarnation du décalage entre l’inertie d’un personnage et la vitesse du monde autour de lui. De fait, l’analyse sociologique de Le Gall tourne court : il est frappant de constater que le mariage intime-sociétal de ce pan vériste du cinéma français acte systématiquement la relégation du politique au profit du romanesque. Que raconte in fine le film ? Que face à la dureté du monde du travail et de la concurrence mise en place par l’économie de marché, le mieux est encore de se mettre en couple, pour rendre la vie moins amère. C’est dire à quel point la singularité relative de son point de départ (une sexualité clandestine, et d’ailleurs surveillée par des policiers cherchant à coincer les pédés qui ne se cachent pas assez) est rattrapée par un horizon conventionnel.