Qui est le « tigre de papier » donnant son titre au nouveau James Gray ? La mafia russe rodant autour des frères Pearl, entraînés par un jeu de circonstances dans la face sombre du sacro-saint rêve américain ? Le personnage de l’aîné (Adam Driver), ex-flic flamboyant qui affiche une contenance à toute épreuve ? Ou peut-être Gray lui-même, dont ce neuvième film officialise la modestie nouvelle de ses aspirations – son avatar serait donc ici le cadet (Miles Teller), père de famille à la vie simple et rangée ? Paper Tiger assume de fait des ambitions à la baisse, en même temps qu’il opère un retour à la veine des premières œuvres du cinéaste, mêlant le thriller au fatum de la tragédie grecque. Le film s’ouvre sur une citation d’Eschyle qui résume son propos, « Pour que ma vie soit préservée du malheur, qu’il me suffise d’être sage ». L’ex-héritier revendiqué du Nouvel Hollywood fait de cette « sagesse » son leitmotiv, au risque de tabler sur une émotion si feutrée qu’elle en devient quasi évanescente. Dans les derniers Gray, le rêve d’une mise en scène classique se confond souvent avec une écriture presque impersonnelle, mais qui accueille toutefois une poignée d’éclats et de scènes renouant avec son inspiration originelle ; il ne s’agit plus d’attendre de lui un film plein, mais plutôt des fragments rappelant les promesses du passé.
Paper Tiger semble ainsi avoir été pensé pour une série de plans fantomatiques, une petite scène d’action en guise de climax spectaculaire, ou encore un ballet d’ombres figées dans le salon d’une maison ordinaire, où chaque présence se tient au seuil de la violence. Ces visions, à l’échelle de la filmographie de Gray, ne sont pas neuves, d’autant qu’elles s’accompagnent d’un récit figurant de nouveau une fratrie maudite. Mais l’intérêt qu’elles suscitent est en partie relancé par l’épure accrue de la mise en scène – notamment sur la spectralité, motif ici dénué de la solennité des débuts, quitte à sacrifier pour de bon l’ampleur sourde qui a fait jadis de Gray un grand espoir du cinéma américain. Cette petitesse a le mérite d’être assumée, même si elle accouche d’un film sur le fil, dont la part mélancolique est si diffuse qu’elle peine réellement à émouvoir. Reste un acteur, Adam Driver, félin à l’affût dans un champ de roseaux rappelant autant le finale de La Nuit nous appartient qu’une scène célèbre du Parrain. C’est à ses larges épaules qu’il incombe de porter les vestiges opératiques d’une œuvre désormais lucide sur ses limites.