© MUBI
Teenage Sex and Death at Camp Miasma

Teenage Sex and Death at Camp Miasma

de Jane Schoenbrun

Teenage Sex and Death at Camp Miasma

de Jane Schoenbrun

Petite mort au camp de l’allégorie


Petite mort au camp de l’allégorie

Si I Saw the TV Glow (inédit en salle) est devenu l’un des films étendards d’une nouvelle génération de cinéphiles (celle qui « log » des films sur Letterboxd), c’est probablement pour sa propension au symbolisme et à l’allégorie. Par son goût de l’opacité, cette histoire de deux lycéens obsédés par une série pour ados (au point de vouloir vivre dans leur télé) a produit outre-Atlantique de nombreuses analyses thématiques, de la part d’internautes soucieux de décrypter ses mystères. Les allers-retours entre mythe et réalité formaient alors une métaphore de l’identité trans, et plus précisément de ce moment où une personne se rend compte qu’elle ne s’identifie pas à son assignation sexuelle. Idée passionnante, sauf que derrière cette façade théorique, le film apparaissait surtout dévitalisé. Toujours méta, Teenage Sex and Death at Camp Miasma (comment ne pas caser un titre pareil dans son programme cannois ?) emprunte un chemin différent, puisque Jane Schoenbrun y met en scène une variation d’elle-même dans la peau d’une jeune cinéaste queer (Hannah Einbinder) qui vient de connaître un succès d’estime avec un film horrifique à petit budget. La distance ironique que Schoenbrun installe autour de ce personnage, à qui l’on dit à plusieurs reprises que son discours est trop conceptuel, paraît témoigner d’une prise de conscience : cette fois, le film devrait être moins alambiqué.

À vrai dire, même si ce nouveau récit n’a plus besoin d’un mode d’emploi pour être compris, il demeure sacrément tortueux. On y suit donc cette réalisatrice un peu geek, Kris, qui s’apprête à tourner un reboot « elevated » d’une saga de slashers ringards intitulée « Camp Miasma », dans laquelle un tueur non-binaire, doté d’une bouche de ventilation à la place de la tête, assassine à coups de lance de jeunes animateurs d’un camp de vacances. Pour préparer le film, elle part rencontrer l’actrice du premier épisode, Billy Presley (Gillian Anderson), qui a disparu des écrans depuis trente ans et vit recluse à l’endroit même où a été tourné son unique coup d’éclat. La dynamique méta (de longs extraits du premier Camp Miasma côtoient des commentaires assez drôles sur l’industrie du cinéma d’horreur contemporain) se corse à mesure que la réalité et la fiction se mélangent, encore une fois. Le premier plan présageait ce virage, en représentant le point de vue d’une caméra vivante (on l’entend respirer) qu’on balade sur un plateau pour l’installer sur un trépied : outre les passages qui relèvent de la mise en abyme, Schoenbrun entretient une confusion entre le film que prépare Kris et celui auquel on assiste. Ce jeu de poupées russes, qui rappelle moins Lynch (convoqué par la présence de Patrick Fischler) que Charlie Kaufman, ne produit pas vraiment le trouble recherché, tant Schoenbrun fait du film un cocon confortable. Enrobé par l’élégante indie pop d’Alex G, Teenage Sex… refuse notamment de faire peur, en désamorçant cette potentialité (« On dirait qu’il va y avoir un jump scare », dit Kris en arrivant sur les lieux du camp – il n’y en aura pas). Quand Kris et Billy regardent ensemble Camp Miasma, la patine vintage des premières séquences, pastiche assez fidèle des séries B des années 1980, laisse place à une scène de massacre filmée comme un clip simplement grotesque. La superficialité de ce moment de bravoure tape-à-l’œil décrédibilise alors autant l’univers fictionnel que la fascination qu’il exerce sur le personnage. C’est que Schoenbrun préfère au cinéma d’horreur son image marketing, ce que le fétichisme du générique de début raconte bien, en faisant se télescoper jaquettes de VHS, articles de presse et produits dérivés pour raconter en quelques minutes l’histoire de la saga fictive.

Et de la même manière que Kris n’écoute pas les recommandations de ses producteurs hollywoodiens (oublier un peu les easter eggs pour se concentrer sur l’efficacité du récit), Schoenbrun persévère dans la voie de l’allégorie. Le nom du tueur, « Little Death », évoque ainsi l’orgasme que cherchent à atteindre l’actrice et la réalisatrice en accédant au point de vue du psychopathe pour se voir pénétrées ; l’idée raconte la complexité de leurs désirs refoulés, une sexualité non conventionnelle que le film accueille à bras ouverts. Le premier « Camp Miasma » a beau être présenté comme un film transphobe, il a participé à l’éveil queer de l’héroïne quand elle avait huit ans. La part politique de Teenage Sex… se situe ici, dans une forme de réappropriation des récits hétéronormés qui tend la main à toutes les lesbiennes tombées amoureuses de Heather Langenkamp devant Freddy. Mais ce faisant, Schoenbrun fait bien de Kris son alter ego, s’appropriant son CV de « relectrice de la figure du monstre d’un point de vue LGBTQIA+ », sans être encore tout à fait capable de filmer « la chair et les fluides », comme le préconise Billy.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !